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Philosophie et vérité

Vous êtes ici : » » Philosophie et vérité ; écrit le: 22 mai 2012 par marwa

Philosophie et vérité

Avec la plupart des philosophes de la tradition, les analytiques conçoivent la philosophie comme la recherche de la vérité. D’où le recours systématique à l’argumentation, qui nous ferait passer, quand elle est correcte, de prémisses vraies à une conclusion qui l’est aussi. Souvent, la difficulté est de nous assurer de la vérité des prémisses. Toutefois, la philosophie procède rarement par déduction, comme en logique ou en mathématiques. La discussion doit porter alors sur la nature exacte et la validité de l’inférence en philosophie, «Que valent les arguments philosophiques?»). Pour le philosophe analytique, l’argumentation reste la façon privilégiée de garantir, autant que possible, la vérité des thèses défendues. Et la vérité constitue la norme de l’ambition philosophique. La visée principale de l’activité philosophique est la recherche de la vérité au sujet de questions de cette liste, qui n’est évidemment pas exhaustive, mais constitue un échantillon significatif:


–   Quels sont les éléments ultimes de la réalité ?

–   Survit-on à la mort physique ?

–   Les valeurs morales sont-elles réelles?

–   Comment puis-je comprendre autrui ?

–   Sommes-nous libres?

–   Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

–   Existe-t-il des relations causales entre les événements?

–   Le monde présuppose-t-il un créateur?

–  S’il existe un créateur, pouvons-nous comprendre puni quoi (et comment) il crée ?

–   Le monde est-il tel que nous le croyons ?

–  Qu’est-ce que connaître ?

–  Qu’est-ce qu’une science ?

–  Nos jugements esthétiques peuvent-ils être objectifs ?

Prenons la première question. Elle est typiquement métaphysique puisqu’elle porte sur la recherche des éléments ultimes de la réalité. On dit parfois que les questions philosophiques et métaphysiques, en l’occurrence) n’admettent pas de réponse simples et directes. À cette question, il est cependant possible de répondre par une simple phrase: «Les éléments ultimes de la réalité sont des entités particulières concrètes (un lapin, un être humain, une chaise)», « Les éléments ultimes de la réalité sont des entités universelles abstraites (le Lapin, l’Humain, la Chaise) », « Les éléments ultimes de la réalité sont des processus (des événements) », « Les éléments ultimes de la réalité sont des tropes (propriétés concrètes constitutives des choses)». Répondre revient alors à dire quels sont les éléments ultimes de la réalité, et pourquoi. Une fois cela dit, il s’agit de montrer, autant que possible, que c’est vrai, ou qu’au moins cela pourrait l’être. C’est ainsi qu’entrent en jeu les arguments justifiant l’une des réponses proposées plus haut, ou d’autres. La recherche de la vérité, en philosophie, reviendrait dès lors à répondre aux questions qu’on s’accorde à considérer comme philosophiques, en justifiant par des arguments ce qu’on tient pour vrai.

L’argument du mal

Examinons un autre exemple de la façon dont certains philosophes analytiques ne craignent pas de poser la question de la vérité. Si quelqu’un croit que Dieu existe, l’argument du mal, que voici, doit indéniablement être pris au sérieux :

1.  Si Dieu existe, alors il est tout-puissant, omniscient et moralement parfait (absolument bon).

2.  Si Dieu est tout-puissant, alors il a le pouvoir d’éliminer le mal.

3.  Si Dieu est omniscient, quand le mal existe, il le sait.

  1. Si Dieu est moralement parfait, alors Dieu désire éliminer le mal.
  2. Le mal existe.
    1. Si le mal existe et que Dieu existe, alors Dieu n’a pas le pouvoir de l’éliminer, ou il ne sait pas que le mal existe, ou il ne désire pas éliminer le mal.
    2. Donc, Dieu n’existe pas.

Voici deux réponses récentes de philosophes analytiques. Elles se limitent toutes les deux au problème posé par le mal dont la provenance est humaine, laissant de côté celui que provoquent des événements naturels (tel un tremblement de terre) l’une  est proposée par Alvin Plantinga :

Dieu peut créer des créatures libres, mais il ne peut pas être la cause de ce qu’elles ne fassent que ce qui est bien ou les déterminer à ne faire rien d’autre. Car s’il agissait ainsi, ces créatures ne seraient, après tout, pas si libres que cela; elles ne feraient pas le bien librement. (1974, p. 166)

Une autre réponse est proposée par Richard Swinburne :

Si les hommes doivent avoir la connaissance du mal qui résulte de leurs actions ou de leur négligence, les lois de la nature doivent opérer régulièrement; ce qui signifie qu’il y aura ce que j’appelle des «victimes du système». […] En général, si Dieu aide normalement ceux qui ne peuvent pas s’aider eux-mêmes quand les autres ne les aident pas, ces derniers ne prendront pas la peine de les aider la fois d’après, et ils seront rationnels en ne le faisant pas. Car ils sauront qu’une aide bien plus puissante est toujours disponible. Mon argument principal jusqu’ici a donc été que, si les hommes doivent avoir la possibilité de s’infliger des maux importants, que ce soient à eux-mêmes ou à d’autres, par leurs actions ou leur négligence, et si toute la connaissance du futur provient d’une induction normale, à partir d’événements similaires dans le passé, il doit alors y avoir des maux importants dont souffrent les hommes et les animaux. (1991, p 210-211)

En présentant une formulation de l’argument du mal et deux réponses récentes, qui ne sont aucunement originales, mon intention est seulement de montrer le sérieux imperturbable de certains philosophes contemporains dans la recherche de la vérité, par l’argumentation. La plupart des philosophes continentaux trouvent consternante une telle ambition. Comment un philosophe peut-il encore croire aujourd’hui à la possibilité de dire la vérité au sujet de l’existence de Dieu et de le dédouaner du mal ? Ce que nous pouvons faire est de nous demander pourquoi certains se posent (encore) des problèmes de cet ordre, et pourquoi les philosophes du passé se les sont posés. Nous devons interpréter un tel questionnement métaphysique, mais non pas prétendre y répondre- ce qui reviendrait, disent-ils, à donner des habits neufs à de vieilles théories vermoulues et passablement naïves.

L’alternative à cette conception de la philosophie comme recherche de la vérité repose alors sur l’idée que la philosophie interprète des phénomènes humains. Un philosophe continental ne se demande pas si Dieu existe, mais comment comprendre que des philosophes aient pu se poser cette question, et surtout en croyant pouvoir y répondre au moyen d’arguments. Il s’interrogera aussi sur le sens qu’il convient d’accorder à l’histoire des différentes réponses données (cette façon de considérer les choses est un héritage de Hegel). Cette attitude est généralisée. Ainsi, l’histoire événementielle devient l’objet d’une interprétation. Par exemple, que signifie la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001 ? Comment l’interpréter? Un philosophe analytique peut bien sûr se poser cette question, mais il ne la tient par pour particulièrement philosophique. Il se demandera s’il est légitime de tuer des innocents en faveur d’une cause politique, quelle qu’elle soit, mais considérera qu’il s’agit d’y répondre avec des arguments, non de parvenir à «décoder» dans l’événement du 11 septembre son sens profond, qu’il conviendrait alors de qualifier de « philosophique », voire « métaphysique ».

On comprendra mieux, je l’espère, la conception continentale en réfléchissant à ce que dit Foucault dans un texte intitulé «Qu’est-ce que les Lumières?» (2001). (Je m’inspire ici de l’interprétation proposée par Vincent Descombes, dans son livre Philosophie par gros temps.) Pour Foucault, au xvmesiècle, la philosophie cesse de se préoccuper du lien entre le passager et l’éternel. Elle se tourne vers le «maintenant». La question devient celle de notre actualité historique. Finalement, tout ce que le philosophe dit porte sur l’actualité. Supposons que le gouvernement soit renversé, un enfant assassiné dans l’Est de la France, qu’il y ait un attentat à New York, le commentaire philosophique porte sur le sens de ces événements. Dès lors, ce n’est pas par la vérité des arguments que la philosophie vaut, mais par son sens de l’actualité, l’interprétation profonde qu’elle peut en donner. Selon Gilles Deleuze et Félix Guattari La philosophie ne consiste pas à savoir, et ce n’est pas la vérité qui inspire la philosophie, mais des catégories comme celles d’intéressant, de Remarquable ou d’important qui décident de la réussite ou de l’échec. (1991, p. 80)

C’est une véritable haine de la philosophie [de celle qu’ils entendent promouvoir] qui anime la logique, dans sa rivalité ou sa volonté de supplanter la philosophie. (1991, p. 133)

L’analyse logique, c’est-à-dire la philosophie argumentative caractéristique de la philosophie analytique, serait à l’avant- dernier stade de la décadence, juste avant le fond de la honte atteint, nous dit-on, avec l’informatique, le marketing, le design, la publicité. « De beaucoup de livres de philosophie, on ne dira pas qu’ils sont faux, car ce n’est rien dire, mais sans importance ni intérêt». Deleuze et Guattari se sont emparés du mot «concept», qu’ils semblent réserver alors aux philosophes. Pour eux, les philosophes, les vrais, créent des concepts. Or, si les philosophes analytiques analysent des concepts, la plupart d’entre eux pensent qu’on ne le crée pas. Pour que leur analyse ait le moindre intérêt, il faut que ces concepts soient utilisés par tout un chacun, comme ceux de vérité, de réalité, de causalité, d’obligation, de justice, etc. On peut se demander, surtout, si l’idée de créer des concepts a vraiment un sens. Car les conditions de la signification des concepts reposent sur l’existence de règles communes de leur usage sensé – ce qui ferait défaut dans le cas où un philosophe, tout seul chez, lui créerait ses propres concepts. Ce serait un un peu, comme pour une personne, de se dire bonjour le matin, ou comme de jouer au tennis tout seul. La conception que Deleuze et Guattari se font de la philosophie a dès lors beaucoup à voir avec des activités aussi désespérées.

On peut aussi penser que « intéressant », « remarquable » «important» sont des qualités fort relatives pour des conceptions philosophiques. «Ennuyeux», «passe-partout» et « insignifiant» ce n’est évidemment pas mieux. Mais « clair », « précis », « rigoureux», ce n’est pas si mal finalement. Quant à «vrai », comment pourrait-on s’en passer? En philosophie, est-il possible d’affirmer: «ce que je vous dis, pourquoi vous demander si c’est vrai ou faux, pour peu que ce soit intéressant, remarquable et important » ?

La philosophie consiste-t-elle à parvenir à la vérité ou «décoder» la réalité? Telle est finalement l’alternative entre philosophie analytique et philosophie continentale.

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