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Du littéral et de la métaphore en philosophie

Vous êtes ici : » » Du littéral et de la métaphore en philosophie ; écrit le: 21 mai 2012 par marwa

Du littéral et de la métaphore en philosophie

En philosophie analytique, sans proscrire les manières figurées de s’exprimer, on s’attache plutôt à des formulations littérales. Le sens des termes est soit ordinaire, soit indiqué dès le départ. Cela signifie que les termes sont définis préalablement, puis que leur utilisation, dès lors contrôlable, est régie par la définition préalablement donnée. Il serait cependant impossible de définir systématiquement tous les termes utilisés, dans la mesure où, pour en définir un, on en utilise d’autres. Sauf régression à l’infini dans les définitions, il faut bien s’arrêter quelque part, et ne définir qu’à bon escient.


En revanche, le philosophe continental aura tendance à donner aux principaux termes utilisés une signification philosophique. Cependant, il recourt rarement à la définition en bonne et due forme. Sa préférence va plutôt à l’imprégnation du lecteur. Petit à petit, celui-ci appréhende ce que veulent dire les termes principaux. Cette méthode par imprégnation apparaît par exemple chez Derrida. À une question sur ce que veut dire son concept d’« itérabilité »,Pour donner une idée plus explicite de la différence entre littéral et métaphorique en philosophie, lisons un célèbre passage de l’« Introduction à la métaphysique » de Bergson :

Il y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple analyse. C’est notre propre personne dans son écoulement à travers le temps. C’est notre moi qui dure. Nous pouvons ne sympathiser intellectuellement, ou plutôt spirituellement, avec aucune autre chose. Mais nous sympathisons sûrement avec nous-mêmes.

« Sympathiser » n’a pas ici le sens littéral, comme dans l’expression «  sympathiser avec un voisin ». Selon Bergson, «sympathiser est entré en coïncidence intérieure avec un mouvement, une chose,  soi-même. Ce qui ne donne rien moins que la chose  qu’elle est, l’absolu. La question n’est pas ici de savoir si tout cela est correct ou non. Ce qui importe est la façon d’exprimer  de Bergson. Que veut dire «saisir la réalité du dedans. » ? Selon Bergson, nous le savons quand nous saisissons notre propre personne dans son écoulement à travers le temps. Mais il faut alors savoir ce que signifie « saisir sa propre personne dans son écoulement à travers le temps». Cet usage métaphorique la notion d’intériorité et de sympathie suppose de maîtriser une façon particulière de s’exprimer, caractéristique de la philosophie de Bergson. Il propose souvent d’« entrer en soi même  » pour saisir ce « moi qui dure ». Certains ont le sentiment de  bien comprendre ce dont il s’agit, d’avoir fait ou de pouvoir faire ce genre d’expériences. Mais d’autres ne saisissent pas bien de quoi il s’agit. Ils peuvent faire du mauvais esprit en demandant : « Saisit-on sa propre personne plutôt par la tête ou par les pieds, et quel effet cela fait quand on s’écoule ? Je peux bien me souvenir de ma première bicyclette, mais saisir mon moi qui dure, désolé je n’y parviens pas. Je lis les mots de Bergson, mais je ne vois pas bien de quoi il parle. De coup, à tort peut-être, je crains qu’il ne se laisse bercer par sa formule et qu’en réalité il ne parle de rien. Qu’une personne puisse faire une expérience (avoir chaud, être fatigué, être amoureux, etc.) je le conçois parfaitement. Mais faire une expérience de sa propre expérience, comme semble le dire Bergson, je ne saisis pas en quoi cela consiste. » Même sans aller jusqu’à des remarques aussi désobligeantes et négatives, on peut être réfractaire à l’idée que faire de la métaphysique consiste en une expérience de la saisie sympathique de l’absolu intérieur.

En revanche, le philosophe analytique est très éloigné d’une telle rhétorique. Les significations linguistiques sont liées à la façon dont nous faisons l’apprentissage dans des circonstances où un énoncé est prononcé alors que nous sommes sensiblement stimulés par le monde qui nous entoure. C’est seulement en société que ce lien entre l’énoncé prononcé en certaines circonstances et un état de choses peut se faire. Quine s’est rendu célèbre en réfléchissant à une situation dans laquelle un explorateur est confronté à une langue indigène dont il ignore tout. Un lapin passe et l’indigène dit « Gavagaï ». Le problème est de savoir de quoi il a parlé. Cette situation élémentaire est à l’origine d’un débat entre philosophes analytiques sur le problème de la traduction et sur la façon dont nous parvenons à savoir ce à quoi un énoncé fait référence dans le monde. Pour Quine, la réponse à des stimuli serait à la base de notre activité linguistique. Comme dans le cas de Bergson, la question n’est pas ici de savoir si cette conception est correcte ou non. Ce qui est intéressant, c’est ce que propose Quine à son lecteur: il suggère une hypothèse sur la façon dont nous avons appris à parler. Il le fait dans une langue qui, pour n’être pas tout à fait ordinaire, ne suppose nullement que nous entrions en sympathie, comme dirait Bergson, avec une certaine façon de s’exprimer. Surtout, il ne nous engage en rien à faire une expérience fondamentale, suggérée par des métaphores. Il nous propose des observations élémentaires, des réflexions sur une situation décrite de façon littérale et directe : notre apprentissage des énoncés les plus simples et basiques repose sur des réponses à des stimulations observables. Que s’ensuit-il alors pour la signification et la référence des énoncés prononcés dans ces mêmes situations, et pour ceux qui semblent reposer sur les premiers ?

L’avantage et les inconvénients des deux façons d’écrire en philosophie continentale ou analytique, apparaissent facilement. Le philosophe analytique sera moins facilement pris en flagrant délit d’un usage de formules qui, pour être belles parfois, ne veulent finalement rien dire. Mais on peut cependant lui reprocher d’être incapable d’aller au-delà de ce qui peut être dit littéralement. Est- il capable de satisfaire un besoin de compréhension profonde ? Surtout, peut-il mettre sur la voie de certaines expériences fondamentales, comme celle d’entrer en soi-même, propoée par Bergson ?

 La philosophie entre deux pôles

La philosophie semble se situer entre deux pôles, celui de la littéralité radicale et celui de la métaphoricité radicale. D’un côté, on trouverait les sciences physiques et de l’autre la poésie. Le discours scientifique décrirait littéralement la réalité (beaucoup de philosophes ne seraient certes pas du tout d’accord avec cette affirmation) tandis que la poésie inventerait un nouveau langage dans le langage ordinaire, en multipliant toutes les formes de tropes linguistiques (figures du discours), dont les métaphores. On a pu montrer le rôle heuristique (de recherche et de découverte) que les métaphores jouent dans les sciences. À l’inverse, certains poètes (contemporains) éliminent tout usage de la métaphore, ou s’en méfient pour des raisons esthétiques. Cependant, on peut tenir compte de cette métaphorisation relative même des sciences dures et de la littéralité revendiquée dans certaines pratiques poétiques. Pour cela, on peut proposer ce schéma : Littéralité radicale -> Sciences dures -» Philosophie <- Littérature «- Poésie <-Métaphoricité radicale

Dès qu’un discours se développe quelque peu, la littéralité n’est pas complète, et la métaphoricité non plus. Même dans un rapport de police, on peut trouver un énoncé comme « Le témoin n’avait pas l’air en forme » – une métaphore certes refroidie (devenue habituelle), mais une métaphore cependant. Un poème peut être littéral. Ce qui importe est, disons, une polarisation vers la littéralité ou vers la métaphore. Dès lors, dans le schéma, on situera la physique à gauche et la poésie à droite, même s’il y a des métaphores dans des traités scientifiques et du littéral en poésie ou dans le roman. Qu’en est-il de la philosophie? Les philosophes analytiques tendent vers la gauche. Les sciences dures ont parfois été leur modèle. Ce fut le cas pour les philosophes du cercle de Vienne, à la fin des années 1920, particulièrement pour Rudolf Carnap. Le recours à la logique ou à des méthodes formelles avait, entre autres, cette fonction de « dé-métaphorisation » du discours philosophique. Dans le cas des philosophes polonais de l’école de Lvov- Varsovie, particulièrement pour Jan Lukasiewicz, on a même parlé de «philosophie scientifique», afin de caractériser une pratique de la philosophie qui mettait ses espoirs, non sans bien des nuances, dans la formalisation (voir Pouivet et Rebuschi, 2006). De nombreux philosophes analytiques ne croient plus aujourd’hui que le formalisme logique soit la panacée pour assurer la clarté et la précision du discours scientifique. Mais aucun ne recourt à un langage supposé, grâce à la métaphore ou à d’autres affèteries rhétoriques, assurer une expérience ou une saisie de ce qui ne saurait être dit littéralement. Les philosophes continentaux, en revanche, ont eu tendance à aller vers la droite du schéma, jusqu’à contester toute différence entre le discours philosophique et la littérature, voire la poésie. Le modèle de cette attitude se trouve chez Nietzsche, avec Ainsi parlait Zarathoustra.

Cependant, on évitera d’en conclure que les philosophes analytiques ne s’intéressent et ne croient qu’en la science et que les philosophes continentaux sont du côté de l’humanisme des Belles Lettres. Rien de plus faux ! Une partie de la philosophie continentale (Michel Foucault, Louis Althusser, Claude Lévi-Strauss) a au contraire développé des prétentions positivistes et même scientistes, en défendant l’idée de lois de l’histoire, de la société, des mythes. Certains philosophes ont même prétendu avoir découvert de telles lois. On peut craindre qu’il ne s’agisse là que d’une parodie de science (voir Sokal et Bricmont, 1999). Toutefois, il existe un lien étroit entre la tendance vers la littéralité et le caractère argumentatif d’un discours.

Remarquons aussi que l’écriture philosophique – qu’elle tende vers la littéralité ou vers la métaphore peut prendre des formes diverses. De la philosophie s’est écrite sous forme de traités, de dialogues, de poèmes, d’essais, de lettres, de méditations, de confessions, de sermons, de conférences, d’aphorismes, de récits, de fictions, etc. C’est encore vrai aujourd’hui. 5 ces différences témoignent souvent d’ambitions littéraires variées, elles ne sont pas déterminantes pour le caractère argumentatif ou non d’un projet philosophique. La philosophie n’est cas un style littéraire. Cependant, tout style n’est pas propre à satisfaire l’exigence de clarté, de précision et de minutie.

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