Logicisme et philosophies analytiques : La philosophie du langage ordinaire

> > Logicisme et philosophies analytiques : La philosophie du langage ordinaire ; écrit le: 10 mai 2012 par chiraz

Quine : une conception pragmatique du langage

Willard Van Orman Quine (1908-2000) est un des auteurs anglo-saxons les plus importants du XXe siècle. Le Mot et la Chose publiée en 1960 est son œuvre la plus représentative. Si la signification d’un mot n’est pas « dans la tête » d’un sujet, puisqu’elle existerait objectivement, il n’en reste pas moins que c’est en tant que signification qu’il faut la comprendre. La compréhension d’une notion, ou son intention, est la proposition exprimée par l’énoncé, à laquelle Frege et Russell accordaient une existence objective idéale. Ainsi, l’énoncé « Paul croit que le Père Noël existe » a pour objet la proposition « le Père Noël existe », qu’on peut retrouver dans d’autres énoncés. Or, Quine refuse l’existence de telles propositions objectives. Quelle est la raison de ce refus ? Il considère que de telles propositions objectives et idéales sont abstraitement séparées de l’expérience. Or telle est justement sa thèse : défendre une conception pragmatique du langage.

Le sens des mots : une question de culture

Allant plus loin que Frege dans la critique du psychologisme, Quine propose d’ordonner le sens des mots à des comportements strictement observables. Le problème de la traduction illustre bien sa conception du langage. Lorsque je traduis « mon chat est noir » par « my cat is black », n’y a-t-il pas un sens indépendant et commun aux deux phrases ? Quine soutient le contraire : le sens d’un mot ne repose ni sur des processus psychologiques internes et individuels, ni sur des significations idéales et objectives, mais sur des expériences et une culture. L’élimination de toute objectivité mentale assied le langage sur des comportements directement observables. Quine propose ainsi une conception essentiellement pragmatique du langage.

Qu’est-ce que parler ?

En effet, si les premiers éléments de réflexion sur le langage apportés par Russell et Wittgenstein permettent bien d’abandonner toute notion de représentation au profit de la notion désormais fondamentale de signification, néanmoins leurs approches du langage restent partielles. Ainsi, si le langage est exclusivement compris comme étant constitué de propositions qui représentent le monde, quel statut octroyer aux énoncés normatifs ? Car, lorsque je dis « tu dois », je ne décris pas un état du monde mais je donne une règle à l’action future. Peut- on mettre entre parenthèses tous les énoncés normatifs en jeu dans le domaine moral ? Parler, est-ce essentiellement décrire scientifiquement le monde ? Le logicisme est en effet une réduction du langage à un ensemble d’énoncés vrais ou faux. Or, parler, ce n’est pas seulement nommer des objets, c’est aussi poser des questions, donner des ordres, persuader, contracter ou promettre.

Langue logique et langage ordinaire

Il y a donc bien un décalage entre la « langue logique », langue artificielle qui prend exclusivement en charge le problème de la vérité et de la connaissance, et le langage ordinaire, qui ne saurait être réduit à ce projet. Le langage ordinaire ne se laisse pas appréhender seulement comme un calcul. Il est nécessaire de distinguer deux projets : le premier vise à établir une langue propre à saisir la vérité (dire ce qui est) et le second s’ordonne au langage ordinaire. Il s’agit alors d’étudier son fonctionnement, c’est-à-dire l’activité langagière des hommes telle qu’elle a lieu effectivement dans la multiplicité de leurs échanges quotidiens. Cela suppose un changement de paradigme : abandonner le point de vue syntaxique et sémantique de la structure au profit du point de vue pragmatique de l’usage et du contexte dans lequel on a recours au langage.

De la logique à l’action

L’œuvre de Quine, en insistant sur l’aspect pragmatique du langage, a révélé les limites de cette “logicisation” excessive, et a ainsi préparé au second “tournant linguistique” qui aura lieu dans les années cinquante. Il reviendra à Wittgenstein et à Austin d’élargir dans ce sens la philosophie analytique, non plus restreinte à la fonction cognitive du langage (dire ce qui est, décrire et représenter le monde), mais ouverte à l’ensemble de ses usages concrets et effectifs. La pensée de Quine sera également prolongée par D. Davidson (1917-2003), qui s’intéressera à l’action, N. Goodman (1908- 1998) et H. W. Putman (né en 1926).

Le « second Wittgenstein » : développement de la philosophie analytique

L’usage du langage

L’originalité de la philosophie de Wittgenstein est ici décisive. À partir d’une critique renforcée du projet russellien et de son propre Tractatus, il réoriente l’interrogation sur le langage ordinaire en abandonnant les problèmes liés à la fondation de l’activité scientifique. En effet, l’ambition de fonder les mathématiques sur la logique implique à son tour de fonder la logique. Or un tel savoir transcendantal ne saurait exister selon Wittgenstein qui soutient qu’il n’y a pas de point de vue extérieur au langage (métalangage). Wittgenstein se désintéresse du langage comme moyen d’accès à la vérité et se met à l’étudier dans ses usages courants. C’est pourquoi l’on parle de philoso­phie du langage ordinaire.

Parler pour communiquer et s’exprimer

Parce que le langage n’est pas essentiellement descriptif, la logique ne peut prétendre rendre compte du fonctionnement de la langue, beaucoup plus riche et divers. La signification d’un mot ne peut être réduite à être une étiquette sur une chose. Or l’analyse sémantique du langage privilégie le nom qui dénote une réalité individuelle, ce qui enclenche ensuite les problèmes ontologiques cherchant à déterminer quelles sont les entités ultimes que nous pouvons admettre légitimement. En abandonnant ce point de vue logique sur le langage, il n’est plus nécessaire de limiter drastiquement ses usages ; leur pluralité n’est plus une source d’opacité et d’erreur, mais une richesse qu’il convient de pénétrer. Tout en restant fidèle à la compréhension de la philosophie qui l’anime – elle n’est ni une théorie scientifique, ni une ontologie, ni une métaphysique, mais une activité critique du langage , Wittgenstein ne l’ordonne plus désormais à l’exigence de véracité logique, mais à une recension méticuleuse de ses usages. Le langage n’est pas seulement un ensemble de signes, c’est un ensemble de signes pour l’expression et la communication avec autrui. Il ne s’agit plus de purifier le langage naturel pour mettre sur pied une langue logique où tous les symboles correspondent adéquatement à des réalités, mais d’étudier la langue ordinaire telle que les locuteurs l’utilisent quotidiennement dans leurs paroles et les échanges.

L’élaboration d’une grammaire philosophique descriptive

Wittgenstein propose d’élaborer une grammaire philosophique, c’est-à-dire non une grammaire normative qui réglementerait les usages légitimes (il faut « laisser les choses en l’état », selon sa formule), mais une grammaire descriptive qui “observe” les conditions effectives d’emploi d’une expression, elles-mêmes solidaires d’une expérience du monde. La notion de jeu de langage (Sprachspiel) prend en charge cette orientation pragmatique.

Le langage a plus d’une fonction

La signification est l’envoyée à ses usages effectifs dans ses différentes occurrences. Or chaque usage renvoie à une situation pratique particulière. Il convient donc de considérer la solidarité entre la signification linguistique et l’ensemble des comportements et des pratiques auxquels elle est attachée.

Cet accent sur le contexte effectif contraste avec l’analyse logique et normative du langage qui décontextualisait systématiquement l’usage d’une expression. La reconnaissance de la pluralité des jeux de langage, qui renvoie par analogie aux jeux, eux-mêmes divers, oblige à renoncer à la recherche d’une fonction unique du langage.

Le langage n’a pas de fondement transcendantal

De plus, comme dans les jeux, le langage est fait de règles dont nous dépendons et qui conditionnent nos usages.

Cela revient à critiquer l’hypothèse du langage privé. Le langage ne s’enracine pas empiriquement dans des sensations privées (par exemple, l’expérience de la douleur ou la perception d’une cou­leur), ni dans des reconstructions idéalistes et solipsistes qui met­tent entre parenthèses le monde vécu. Si la signification d’un mot repose sur des états privés de l’individu, on devrait conclure de manière sceptique que rien ne peut garantir la communication avec autrui, ce qui est contraire aux faits. Enfin, Wittgenstein refuse tout fondement transcendantal .

Austin : dire, c’est faire

Représentant principal de la philosophie du langage ordinaire, John Longshaw Austin (1911-1960), professeur de philosophie à Oxford dès les années cinquante, est connu pour un ouvrage publié en 1952, Quand dire, c’est faire, qui expose une théorie complète des actes de langage. Austin remet en question le préjugé qui réduit nos énoncés aux seules affirmations, vraies ou fausses, qui prétendent décrire un état de fait. Un grand nombre de nos phrases ne sont en effet ni vraies ni fausses et sont pourtant dotées d’un sens. S’excuser ou pardonner sont des actes de langage. Qu’il s’agisse de l’impératif (« donne-moi du pain ! »), du souhait (« pourvu qu’il fasse beau ») ou encore d’exclamations, notre usage du langage exige des distinctions supplémentaires. Austin propose donc de séparer les phrases constatives des phrases performatives (de l’anglais to perform, accomplir).

Autrement dit, dire, c’est déjà faire quelque chose.

En fait, la frontière entre les phrases constatives et performatives est plus floue qu’il n’y paraît à première vue. En effet, lorsqu’un président de séance dit : « Je déclare la séance ouverte », il s’agit à la fois d’un constat qui décrit un état de fait vrai, et d’une phrase performative, puisqu’en disant cela il ouvre effectivement la séance. Austin découvre que, fondamentalement, tous les énoncés sont des actes. Il les range dans trois catégories : l’acte locutionnaire (l’acte de dire quelque chose), l’acte illocutionnaire (l’acte accompli en disant quelque chose) et l’acte perlocutionnaire (l’acte accompli par le fait de dire quelque chose).

Pour conclure ce chapitre complexe, rappelons qu’au-delà de l’enchevêtrement des soigneuses constructions logiques dont nous n’avons pu donner le détail, le projet logiciste représente une reprise originale de la fondation philosophique de la vérité. Il en ressort une logique contemporaine profondément renouvelée qui cependant ne parvient pas à trouver son

fondement ultime et qui se diffractera en une pluralité de systèmes. La philosophie analytique qui s’adosse à cette nouvelle analyse logique place la notion de signification au cœur de sa compréhension et approfondit la triple dimension syntaxique, sémantique et pragmatique du langage. Elle aboutit à la constitution d’une nouvelle méthode d’élucidation des problèmes philosophiques. Enfin, la philosophie du langage ordinaire renouvelle cette première perspective en retrouvant les enjeux politiques, sociaux et moraux dont le langage est porteur. Désormais, on ne peut plus ignorer l’épaisseur du langage dans notre appréhension du monde ; il est devenu une dimension des problèmes philosophiques parce qu’il est la dimension même de la pensée.

Vidéo : Logicisme et philosophies analytiques : La philosophie du langage ordinaire

Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Logicisme et philosophies analytiques : La philosophie du langage ordinaire

← Article précédent: Logicisme et philosophies analytiques : Le projet logiciste Article suivant: La phénoménologie de Husserl : Naissance de la phénoménologie


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles de tout le site