L’histoire :une science impossible

> > L’histoire :une science impossible ; écrit le: 25 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

Depuis quelques années, l’histoire est de nouveau l’objet d’un culte qui a pour nom « devoir de mémoire ». Et dans cette dernière expression bien plus contradictoire qu’elle n’y paraît, se manifestent deux des principaux écueils de cette discipline qu’on appelle l’histoire. Si l’histoire se fonde sur le travail de la mémoire, on pourra en effet et assez facilement lui reprocher une part de subjectivité pour tenter de justifier tout, n’importe quoi et parfois même le pire. Et, si l’histoire se lie à la notion de devoir, il semble assez facile de tourner en dérision une discipline qui au lieu d’examiner des faits se permettrait de les juger avec toute la bonne conscience que le recul permet.

L’histoire semble vouloir se constituer en science, mais les problèmes qu’elle rencontre avec ses méthodes et les rapports étroits qu’elle entretient avec la morale lui donnent une place particulière qui la font confondre pour certains avec une simple passion, et pour d’autres avec un étalage commémoratif qui n’a jamais permis de tirer leçon de quelque chose. Afin d’éviter que l’histoire n’enseigne rien ou au contraire justifie tout, il convient de réfléchir à son statut et son usage ; et, pour le moins essayer de comprendre, un regard aussi sévère que celui de Paul Valéry : « L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues.

Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »

 L’histoire : une science impossible

Toute discipline, si elle veut se constituer en science doit pouvoir répondre à un certain nombre d’exigences. La première de ces exigences consiste à fonder son discours non par sur de simples opinions, expériences ou observations, mais sur un raisonnement. Un raisonnement peut être déductif s’il part de principes généraux pour permettre l’analyse de cas particuliers ; ou inductif s’il permet de synthétiser un certain nombre de cas particuliers dans un cas général. Or à partir du moment où l’histoire est faite par des hommes pour des hommes, il semble difficile d’y voir

autre chose que des faits singuliers, des événements particuliers :en aucun cas, il ne semble possible d’en dégager des cas ou des pri généraux.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation 1819

« Seule l’histoire ne peut vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en effet, c’est le caractère fondamental de la science, la subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il n’y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science. L’histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l’universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et, pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l’expérience. Les sciences réelles au contraire planent plus haut, grâce aux vastes notions qu’elles ont acquises, et qui leur permettent de dominer le particulier, d’apercevoir, du moins dans de certaines limites, la possibilité des choses comprises dans leur domaine, de se rassurer enfin aussi contre les surprises de l’avenir. Les sciences, systèmes de concepts, ne parlent jamais que des genres : l’histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s’ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n’existe plus jamais ensuite. De plus, si l’histoire s’occupe exclusivement du particulier et de l’individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu’à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu’elle ignorait entièrement. »

Comprenons bien ce que dit Schopenhauer : il n’affirme pas que l’histoire est une science moins parfaite ou moins exacte que les autres ; il refuse radicalement le statut de science à l’histoire. Et ce refus est justifié par trois fois.

Tout d’abord, il montre que tout raisonnement scientifique suppose une subordination soit de faits à un principe, soit de l’inconnu au connu, ou du particulier au général. Or cette exigence de subordination est remplacée, lorsqu’il s’agit d’histoire, par une simple possibilité de coordination. On peut en effet relier des faits historiques les uns aux autres, mais l’histoire restera toujours humaine et bien trop humaine pour pouvoir en déduire des relations logiques, nécessaires ou suffisantes. On peut même supposer que les mêmes faits, à un moment un tant soit peu différent, auraient donné lieu à une toute autre histoire. Mais parce qu’elle peut tout de même relier et coordonner entre eux des évènements d’une façon qui peut sembler rationnelle et pertinente, « l’histoire est une connaissance, sans être une science ».

Ensuite, il enfonce le clou en affirmant que, du fait même de l’objet étudié, la connaissance à laquelle aboutit l’histoire n’est qu’une connaissance tronquée et partielle (sans pour autant encore lui reprocher d’être aussi partiale). Si l’objet est le fait ou l’événement, sa singularité fait obstacle à toute tentative de généralisation. Et la répétition de certains faits n’est souvent que l’expression des habitudes ou des modes à un moment donné. En histoire les mêmes causes ne peuvent donner les mêmes effets puisque les conditions ne sont jamais les mêmes. Si l’objet est l’individu alors par définition l’histoire ne pourra jamais atteindre l’exigence de généralité ou plus encore d’universalité que suppose toute science ; à moins de croire en « une science des individus, ce qui implique contradiction »

Enfin, Schopenhauer attaque une dernière fois la connaissance historique en exhibant son imperfection et son inachèvement. Car si son objet est le passé, elle ne viendra jamais à bout de son étude pour des raisons à la fois pratiques et logiques. Mais la principale raison est peut-être même d’ordre chronologique : à mesure que le temps passe, le temps passé s’accumule et s’agrandit, alors même que l’étude d’une de ces infimes parties n’était pas encore achevé ni même peut-être commencée. En ce sens, l’historien ressemble à un lecteur qui aurait entre ses mains un livre dont le nombre de pages augmenterait plus vite que la lecture, et dont chaque page pourrait donner lieu à une lecture différente.

Faut-il alors arrêter d’enseigner l’histoire ? Restons prudents et admettons qu’il existe encore une différence entre le fait de refuser à l’histoire le statut de science et le fait d’affirmer qu’elle n’a aucun sens. Mais en même temps n’est-il pas dangereux de donner un sens à l’histoire ?

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