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L’histoire :a la recherche d’un sens

Vous êtes ici : » » L’histoire :a la recherche d’un sens ; écrit le: 25 mai 2012 par imen

L'histoire :a la recherche d'un sens

Si l’on veut trouver du sens dans ou à l’histoire, il semble ici légitime de convoquer un point de vue essentiellement philosophique pour tenter de la ramener à quelques principes. Cette démarche est employée par Kant dans ses Opuscules sur ¡’histoire où il tente de faire du cours des événements une lecture qu’il prétend philosophique. Pourtant, et avant même de convoquer un de ses textes, il est possible d’adresser à Kant une critique qu’il réservait souvent aux autres. On peut en effet supposer qu’il tombe ici dans un piège qu’il a été pourtant l’un des premiers à dénoncer : la confusion entre le domaine des sciences et celui de la métaphysique.

Le simple fait de se demander si l’histoire est animée d’un sens est un questionnement métaphysique et non pas « une tentative philosophique ».


La philosophie, en ce dernier sens, ne vise surtout pas à établir des principes mais à les questionner avec méthode et à les remettre en question. On peut penser que Kant, voulant à tout prix trouver une signification à l’aventure humaine, oublia quelque peu son légendaire sens critique et voulut à tout prix mêler connaissance et providence.

Kant, Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, 1784

Neuvième proposition

Il faut considérer qu ‘une tentative philosophique pour traiter de l’histoire universelle d’après un plan de la nature qui vise la parfaite union civile dans l’espèce humaine est possible, et même favorable pour ce dessein de la nature. C’est un projet étrange et apparemment absurde de vouloir rédiger l’histoire d’après l’idée du cours qu’il faudrait que le monde suive s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble qu’un tel point de vue ne puisse donner lieu qu’à un roman. Si toutefois il est permis d’admettre que la nature, même dans le jeu de la liberté humaine, n’agit pas sans suivre un plan ni sans viser une fin, cette idée pourrait bien alors devenir utile ; et malgré notre point de vue trop court pour pénétrer le mécanisme secret de son organisation, il nous serait permis de nous servir de cette idée comme d’un fil conducteur pour exposer, du moins dans l’ensemble, en tant que système, ce qui n’est sans cela qu’un agrégat, sans plan, d’actions humaines. […]

Croire que j’ai voulu, avec cette idée d’une histoire du monde qui a en quelque sorte un fil directeur a priori, évincer l’étude de l’histoire proprement dite qui ne procède que de manière empirique, serait se méprendre sur mon dessein ; ce n’est qu’une pensée de ce qu’une tête philosophique (il faudrait d’ailleurs qu’elle soit très au fait de l’histoire) peut bien tenter en adoptant un autre point de vue. En outre il faut que le souci du détail, sans doute louable, avec lequel on rédige aujourd’hui l’histoire contemporaine porte naturellement chacun à réfléchir à ceci : comment nos descendants éloignés s’y prendront-ils pour porter le fardeau de l’histoire que nous allons leur laisser après quelques siècles ? Sans doute ils apprécieront du seul point de vue de ce qui les intéresse l’histoire des temps plus anciens, dont il se pourrait que les documents aient alors depuis longtemps disparu : ils se demanderont ce que les peuples et les gouvernements ont accompli de bien ou de mal au point de vue cosmopolitique. Prendre garde à cela, de même qu’à l’ambition des chefs d’Etat comme à celle de leurs serviteurs, pour leur indiquer le seul moyen qui peut léguer leur glorieux souvenir à la postérité, c’est peut-être encore un petit motif de plus pour tenter une histoire philosophique. »

Reconnaissons, avant de poursuivre la critique d’un tel projet, que Kant lui-même le définit comme « étrange et absurde ». Mais on peut voir dans ce semblant d’autocritique1 un simple procédé rhétorique qui consiste à tenter de donner une apparence de sérieux à ses hypothèses en leur adressant quelques critiques d’ordre général mais choisies par celui-là même qui avance l’hypothèse. Reconnaissons aussi que Kant emploie le conditionnel pour présenter son projet dans le premier paragraphe. Mais force est de constater que le conditionnel dans le paragraphe suivant s’applique bien plus aux personnes qui interpréteraient mal le projet qu’à ceux qui y adhéreraient.

Au-delà de ces critiques formelles, il semble fort discutable de vouloir interpréter le cours des événements non seulement d’un prétendu point de vue universel mais encore par rapport au bien et au mal. Car on sent bien que derrière cette soi-disant « histoire philosophique » se dissimulent les idées de destinée, de finalité, et même de jugement dernier. La tradition qui renvoie à un examen de ce qui a été « accompli de bien ou de mal » n’est pas philosophique mais religieuse. Et ce point de vue cosmopolitique ressemble à s’y méprendre à un point de vue divin.

En même temps, il n’est pas étonnant qu’un questionnement sur le sens de l’histoire pour l’humanité toute entière, et par cela même métaphysique, suppose pour donner une raison et un sens à l’humanité l’existence d’une providence. La croyance en la providence2, ou au progrès (pour ceux qui s’avouent plus difficilement leur mysticisme), c’est-à-dire « à des fins raisonnables certaines », semble toujours a priori la meilleure solution pour continuer à croire en l’homme lorsque l’on contemple le spectacle incessant des guerres, des souffrances et des misères que nous offre l’histoire. Pourtant, à y regarder de plus près, est-ce pour continuer à croire en l’homme ou à croire en Dieu que l’homme se donne l’espérance de la providence ? Et à y regarder de plus près encore, on sait à quel point la croyance au progrès d’un point de vue historique est dangereuse puisqu’elle peut tout justifier.

Introduire, ou même simplement supposer, comme le fait Kant, l’idée de sens, de destination, de dessein ou de progrès dans l’histoire, permet, pour reprendre les mots de Paul Valéry de justifier ce que l’on veut et pourtant de ne rien enseigner. Car dès lors que le cours des événements est supposé aller vers un progrès fatal, ou « des fins raisonnables certaines », alors chaque action devient une des conditions nécessaires à ce progrès. Et dans une telle perspective à la fin tout est bien : la torture, les destructions massives, la sauvagerie deviennent tout autant des conditions nécessaires au progrès que la culture, le raffinement… Alors à quoi bon faire des efforts, et essayer d’inventer une signification à ce que l’on fait. Êtes- vous bien sûr de ne pas perdre votre temps à continuer à lire ce livre ; ne devriez-vous pas participer de façon un peu plus active et amusante au progrès de l’humanité ? À moins que vous ne croyiez plus au progrès ; et que vous pensez peut-être que la seule histoire qui vaille la peine est d’abord la sienne avec son immense lot de hasard, d’improvisation et d’incohérence ?

N’y a-t-il pas d’autres façons d’appréhender l’histoire, où il serait possible de ne tomber ni dans l’écueil de l’objectivité ni dans celui de la subjectivité ? Cela suppose peut-être de changer de point de vue sur l’histoire, et d’abord d’arrêter de croire qu’elle n’est intéressante que si elle est tragique.

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