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un sens à faire de l’histoire ?

Vous êtes ici : » » un sens à faire de l’histoire ? ; écrit le: 25 mai 2012 par imen

 un sens à faire de l’histoire ?

Le problème vient peut-être ici des historiens eux-mêmes qui, la plupart du temps, ont toujours semblé être plus enclins à étudier les événements qui faisaient la gloire ou la misère des peuples, et ainsi les époques agitées plutôt que les périodes de calme et de tranquillité. En ce sens, si le spectacle de l’histoire est toujours fait de bruit et de fureur, la responsabilité n’en revient pas toujours aux hommes et à leurs conduites mais à ceux qui préfèrent ne peindre que leurs mauvais cotés.

Rousseau, Emile ou de ¡’Éducation, livre IV, 1762

« Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment l’histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.


De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner I Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne ne s’en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue ? et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’historien m’en donne une, mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité. »

Plus que dans toute autre discipline, il faut se méfier en histoire de l’apparence d’objectivité. Et même le prétendu recul sur les faits n’est qu’un point de vue de plus qui a les mêmes défauts que tous les autres. Nous-mêmes, avec toute la prétention que nous donne l’avènement d’un nouveau millénaire, nous n’osons plus parler de progrès mais ne cessons pourtant d’employer la notion de développement, comme si l’histoire était d’abord économique.

La quête d’un sens à tout prix peut ainsi mener à une double illusion ; la première consiste à donner artificiellement un sens à des événements qui n’en avaient pas forcément, et à négliger par cela même des faits essentiels ramenés à de simples détails : « Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne ne s’en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? ». La seconde, et peut-être la plus dangereuse, consiste à croire que l’histoire contient un sens en elle-même et nous impose un système de valeurs. Comprenons que ni nos préjugés ne doivent donner à l’histoire un système de valeurs, comme si certaines périodes étaient plus « bénéfiques » que d’autres ; ni l’histoire, elle-même, ne peut nous donner un système de valeurs pour notre temps. Seuls, restent les faits.

De la même façon que la croyance au progrès interdit de progresser, puisqu’il n’y a rien à faire qu’à attendre, la glorification de l’histoire empêche souvent de s’interroger sur ses propres valeurs. Et c’est peut- être seulement au moment où nous ne demanderons plus à l’histoire ni justification ni jugement que nous pourrons commencer à en faire. Aborder l’histoire avec de simples idées permet d’éviter de l’aborder avec des valeurs qui se ramènent souvent à de simples préjugés. Ces idées ne peuvent avoir le statut d’hypothèse puisque le fait passé par définition ne permet aucune expérimentation. Les faits se sont passés, et l’histoire a comme limite de ne jamais pouvoir en faire une théorie, mais toujours l’exigence de les vérifier et de mettre en garde contre ceux qui justement voudraient les ramener à de simples hypothèses ou détails.

C’est aussi en ce sens qu’il faut se méfier des contrefaçons de l’histoire que sont la mémoire, ou pire encore la nostalgie. Les obsédés du culte de l’identité ont toujours tendance à transformer l’histoire en ce produit dangereux qui « enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. ». Et au fond, demander aux gens de se préoccuper perpétuellement du passé, n’est ce pas la meilleure façon de les détourner des préoccupations présentes ? Et puis le rappel des horreurs passés, et le spectacle quotidien « des révolutions, des catastrophes […] des peuples qui se détruisent » finissent par étouffer les plaintes, et parfois même à ne plus oser se plaindre. Pourtant, seul le refus de la résignation permet de devers- acteur de l’histoire. Individuellement, ce refus permet de prendre en main son existence, sans excuse ni lâcheté. Collectivement, il est peut- être la première exigence de la vie politique.

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