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Le langage :Le pouvoir de l’homme

Vous êtes ici : » » Le langage :Le pouvoir de l’homme ; écrit le: 24 mai 2012 par imen

Le langage :Le pouvoir de l'homme

Si vous avez vu Orange Mécanique, vous vous souvenez certainement de ce premier plan, cet œil démesurément fixe en plein écran, et cette voix surtout : ce langage étrange et pénétrant qui vous invite à une intimité dérangeante dont vous aimeriez être exclu. Et vous commencez à mesurer dans la violence de cette expérience à quel point le langage peut à la fois intégrer ou exclure. Si vous avez vu Les temps modernes, vous vous souvenez certainement de cette scène, où Chariot, privé de paroles écrites à l’avance sur ses manchettes, invente enfin ce qui lui manquait depuis le début pour intégrer ou combattre la société : un langage bien à lui. Et si vous n’avez rien vu, vous avez peut-être déjà vécu ces moments de silence, cet instant fugitif, où cherchant les mots, vous avez compris à quel point le langage contenait un pouvoir qu’il s’agissait de maîtriser. Et, souvent, dans cette expérience que nous partageons, lorsqu’enfin nous pensons avoir trouvé les mots, force est de constater qu’ils ne désignent pas toujours les choses, les pensées ou les passions que nous voulions exprimer.

 Le pouvoir de l’homme

Notre tradition définit souvent le langage comme propre de l’homme. Et cette définition est loin d’être anodine car elle place l’homme dans une situation particulière entre l’animal et Dieu. Afin de s’interroger sur les enjeux du langage et de ses définitions, retrouvons Descartes là où nous l’avions laissé au milieu de la seconde méditation.


Et nous retrouvons un homme seul effrayé à la fois par l’exercice du doute et le risque du solipsisme. Le problème de Descartes est le suivant : comment sortir de cet état où j’ai fini par me persuader que le monde était une illusion, que la vie était un songe et que les autres n’étaient que de simples personnages créés par mon imagination. La réponse est simple : il suffirait de rencontrer la différence, l’altérité radicale, quelque chose que je ne peux moi-même penser – c’est-à-dire la pensée d’un autre.

Or le langage permet justement cette rencontre. Nous comprenons alors pourquoi il est si important pour Descartes de définir le langage comme expression de la pensée, car seule une telle définition permet de sortir de la solitude et du solipsisme où le doute l’avait conduit. Si le langage exprime « une âme qui a des pensées », les autres existent et ont une âme puisque je peux les entendre et échanger avec eux des pensées.

Mais une telle définition pose de multiples problèmes : que dois-je penser de ceux que je n’entends pas, comme les sourds-muets par exemple ? Que dois-je conclure du fait que certains animaux profèrent des paroles comme le perroquet ? Et ainsi se manifeste que le problème du langage porte avec lui les questionnements métaphysiques les plus ardus concernar la place de l’homme et l’existence de l’âme.

Descartes, Lettre au marquis de NewcasHe du 23 novembre 1646

« Enfin ¡1 n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, exceptées les paroles ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes enmême façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qL ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doiver# j rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseign par artifice aux animaux […]. Et toutes les choses qu’on fait faire ( chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de I crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuv faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarque que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. ( bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de diffère d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jan trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eut poï- rapport à ses passions ; et il n’y a point d’homme si imparfait n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventer- signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce i me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait qj. bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune f et non point que les organes leurs manquent. Et on ne peut dire < parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.

La place particulière de l’homme se trouve dans la distinction que fait Descartes entre pensées et passions à propos du langage. Les passions se communiquent alors que les pensées s’expriment ; et cela change tout car la communication ne suppose pas la conscience. Et c’est en ce sens que les ordinateurs peuvent se mettre en réseau et communiquer entre eux alors que ce ne sont que des machines sans âmes. Dès lors, tous ceux qui par leurs paroles, leurs gestes ou leurs cris communiquent simplement des passions de façon répétitive, comme les notes associées aux touches d’un piano mécanique, peuvent être considérés comme de simples automates perfectionnés avec lesquels l’homme entretient une différence de nature. Par cette distinction et cette définition du langage, Descartes enlève l’âme aux animaux mais l’offre à tous ceux qui « inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées  tous ceux dont on doutait encore au xvne siècle qu’ils possèdent une âme : les handicapés, les fous et les femmes.

Dans ce texte, et comme souvent, Descartes rejoint et critique à la fois la tradition, cette tradition ou tout commence avec le Verbe et s’articule autour de l’homme considéré comme exception au sein de la nature. S’interroger sur le langage revient donc à s’interroger sur la place de l’homme. Ne peut-on supposer que loin d’être une exception, l’homme communique simplement de façon plus complexe que les autres animaux, lui qui a tant besoin des autres pour survivre ? Ne peut-on imaginer que les pensées qu’il exprime dissimulent à peine les difficultés qu’il éprouve à communiquer les passions qui les nourrissent ?

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