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Le devoir :Devoir et obéissance

Vous êtes ici : » » Le devoir :Devoir et obéissance ; écrit le: 25 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

Le devoir :Devoir et obéissanceDevoir et obéissance

En 1961, Adolf Eichmann, haut fonctionnaire nazi ayant collaboré activement à l’organisation de la déportation et à l’exécution de la « solution finale » fut jugé à Jérusalem. Il ne cessa de répéter pendant tout son procès qu’il n’avait pas seulement obéi aux ordres ; mais qu’il avait aussi scrupuleusement respecté la loi ; d’autant plus, laissa-t-il entendre que pendant le troisième Reich, les ordres d’Hitler avaient force de loi. Il alla même jusqu’à affirmer que sa conscience du devoir lui permit de s’opposer à Himmler lorsque ce dernier lui demanda de mettre fin à la « solution finale ». Par devoir, donc, il resta fidèle aux ordres qu’avait donné Hitler et tenta par tous les moyens d’appliquer autant que possible la « solution finale » jusqu’au bout.

Ce rapport au devoir que promouvait Eichmann est non seulement vertigineux parce qu’il peut s’apparenter pour certains à un zèle bien ordonné, mais aussi parce qu’il peut prendre facilement le visage de la légalité, et d’un impératif catégorique qui donne à nombre de médiocres ou de fanatiques la nauséabonde fierté du devoir accompli. Hannah Arendt, voulant découvrir et approfondir les mécanismes du totalitarisme, assista au procès en tant que correspondante pour The New Yorker. Elle s’arrêta un moment sur la stupéfaction et l’incompréhension que produisit Eichmann sur ses juges en affirmant « qu’il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition que donne Kant du devoir ».

Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963)

« Eichmann soupçonnait bien que dans toute cette affaire son cas n’était pas simplement celui du soldat qui exécute des ordres criminels dans leur nature comme dans leur intention, que c’était plus compliqué que cela. Il le sentait confusément. L’on s’en aperçut pour la première fois lorsqu’au cours de l’interrogatoire de la police, Eichmann déclara soudain, en appuyant sur les mots, qu’il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition que donne Kant du devoir. A première vue, c’était faire outrage à Kant. C’était aussi incompréhensible : la philosophie morale de Kant est, en effet, étroitement liée à la faculté de jugement que possède l’homme, et qui exclut l’obéissance aveugle. Le policier n’insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné de ce qu’Eichmann osa invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d’interroger l’accusé. C’est alors qu’à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l’impératif catégorique : “Je voulais dire à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu’il puisse devenir le principe des lois générales.” (Ce qui n’est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple : car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait à autrui le droit de le voler ou de l’assassiner, lui.) Interrogé plus longuement, Eichmann ajouta qu’il avait lu La critique de la Raison pratique de Kant. Il expliqua ensuite qu’à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant ; qu’il l’avait reconnu à l’époque ; et qu’il s’était consolé en pensant qu’il n’était plus “maître de ses actes”, qu’il ne pouvait “rien changer”. Mais il ne dit pas au tribunal qu’à cette “époque où le crime était légalisé par l’État” (comme il disait lui- même), il n’avait pas simplement écarté la formule kantienne, il l’avait déformée. De sorte qu’elle disait maintenant : “Agissez comme si le principe de vos actes était le même que celui des législateurs ou des lois du pays.” […] Cette adaptation faite, restait-il quelque chose de Kant ? Oui : l’idée que l’homme doit faire plus qu’obéir à la loi, qu’il doit aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi.

Cette source, dans la philosophie de Kant, est la raison pratique ; dans l’usage qu’en faisait Eichmann, c’était la volonté du Führer. Et il existe en effet une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle “respecter la loi” signifie non seulement “obéir à la loi”, mais aussi “agir comme si l’on était le législateur de la loi à laquelle on obéit”. D’où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir. Ce qui explique en partie que la Solution finale ait été appliquée avec un

tel souci de perfection. L’observateur, frappé par cette affreuse manie du “travail fait à fond”, la considère en général comme typiquement allemande, ou encore : typiquement bureaucratique.

On ignore jusqu’à quel point Kant a contribué à la formation de la mentalité du ” petit homme” en Allemagne. Mais il est certain que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c’était la Ici ; on ne pouvait faire d’exceptions. Et pourtant à Jérusalem, Eichmann avoua qu’il avait fait deux exceptions à l’époque où chacun des “quatre-vingts millions d’Allemands” avait ” son Juif honnête”. Il avait rendu service à un cousin demi-juif, puis, sur l’intervention de son oncle,à un couple juif. Ces exceptions, aujourd’hui encore, l’embarrassaient.Questionné, lors du contre-interrogatoire, sur ces incidents, Eichmann s’en repentit nettement. Il avait d’ailleurs “confessé sa faute” à ses supérieurs. C’est qu’à l’égard de ses devoirs meurtriers, Eichmann conservait une attitude sans compromis – attitude qui, plus que tout le reste, le condamnait aux yeux de ses juges, mais qui dans son esprit,

était précisément ce qui le justifiait. Sans cette attitude il n’aurait pu faire taire la voix de sa conscience, qu’il entendait peut-être encore, si timorée fût-elle. Pas d’exceptions : c’était la preuve qu’il avait toujours agi contre ses “penchants” – sentimentaux ou intéressés – qu’il n’avait jamais fait que son “devoir”. »

Le plus étonnant dans ce que présente Hannah Arendt est certainement le fait de se rendre compte que toute défense de Kant au fond ne sert à rien ; car il est en effet possible et même facile de déformer ses préceptes ;et en particulier lorsqu’il affirme que la loi doit s’appliquer aux hommes sous la forme d’un impératif.

Ce qu’il y a de fondamentalement dangereux dans la philosophie morale de Kant, c’est son rigorisme qui induit et définit comme vertu la stricte obéissance au devoir. On comprend alors à quel point une morale qui pour être pure suppose de ne pas suivre la sensibilité peut facilement servir d’excuse ou de prétexte à l’homme pour accomplir de façon mécanique des actes sans tenir comptes des réactions ou des émotions qu’ils provoquent. On comprend aussi que c’est justement l’apparente fierté que certains lient à cette « attitude sans compromis » qui nourrit et développe sans cesse le fanatisme. Il faut se méfier comme de la peste de toute admiration pour « le devoir », et particulièrement lorsqu’il se dissimule sous le masque de l’héroïsme. Être prêt à mourir ou à combattre

pour une idée n’a jamais été, contrairement à ce que beaucoup croient, un indice de valeur ou de vérité.

Pour toutes ces raisons, ce n’est jamais ni la morale ni le devoir qu’il faut admirer, et pas mêmes les hommes qui se disent de « bonne volonté ». Car la volonté, seule, n’a jamais nourri que le fanatisme. La volonté ne définit le courage que lorsqu’elle se lie à une réflexion qui au lieu de répéter, de suivre ou d’obéir invente et multiplie les doutes et les chemins d’une libre-pensée – ce à quoi invite encore et sans cesse la philosophie.

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