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Le devoir :Devoir et dettes

Vous êtes ici : » » Le devoir :Devoir et dettes ; écrit le: 25 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

Le devoir :Devoir et dettes

Devoir et dettes

Toute société a besoin, pour sa conservation et son développement,d’exercer un certain contrôle sur les membres qui la composent. Afin de limiter la possibilité des conflits et pouvoir régler les rapports des hommes entre eux, il convient de faire respecter entre eux un certain nombre de contrats (économiques, juridiques, familiales, sociaux,…). Or, par définition

respecter un contrat revient à tenir les promesses passées entre deux ou plusieurs personnes. À partir de ce constat, Nietzsche suppose, dans la seconde dissertation de La généalogie de la morale, que la notion de devoir découle directement de cette nécessité de tenir ses promesses en société, et non pas du tout, comme le supposait Kant, d’une libre détermination de la volonté.

Nietzsche, Généalogie de la morale, seconde dissertation, § 6, 1887

« C’est dans cette sphère, celle du droit d’obligation, que le monde des notions morales comme “faute”, “conscience”, “devoir”, “sainteté du devoir” trouve son foyer de naissance ; son commencement, comme celui de tout ce qui est grand sur terre, a longtemps et abondamment été arrosé de sang. Et ne pourrait-on ajouter qu’au fond ce monde ne s’est jamais entièrement défait d’un certain relent de sang et de torture (pas même chez le vieux Kant : l’impératif catégorique sent la cruauté…) ?

C’est encore ici que cette intrication des idées de “faute et de peine”, devenue peut-être inextricable, a été produite.

Encore une fois : comment la souffrance peut-elle être la compensation de la “dette” ? Pour autant que faire souffrir faisait un bien extrême, pour autant que la victime du dommage obtenait de son côté un plaisir extraordinaire en contrepartie du préjudice, augmenté du déplaisir qu’il a causé : faire souffrir, véritable fête, chose qui, comme on l’a dit, avait d’autant plus de prix qu’elle était contraire au rang et à la position sociale du créancier. »

En ramenant la notion morale de devoir au domaine du droit positif, et précisément à la sphère du droit d’obligation qui régit les relations entre créanciers et débiteurs, Nietzsche montre la proximité évidente qui existe entre les règles morales et les exigences sociales. Les lois morales ne sont en réalité que des lois économiques visant à faire respecter les promesses prises entre créanciers et débiteurs pour que la société puisse à la fois se conserver et prospérer. La notion fondatrice de la morale, à savoir schuld (c’est-à-dire « la faute ») dévoile bien, dans son étymologie, son origine sociale et économique : schulden (c’est-à-dire « la dette »).

Cette origine est souvent, aujourd’hui, oubliée ou dissimulée parce qu’on insiste certainement davantage sur la responsabilité que sur le dommage dans les domaines du droit et de la morale. On s’évertue même à chercher des excuses au criminel en pensant que son « irresponsabilité » pourrait amoindrir la portée de ses actes. Mais il est fort à parier, que, pendant fort longtemps, ou dans d’autres cultures, la seule chose qui comptait fût le dommage subi. « Payer sa dette » n’était pas alors une simple expression, ou le résultat de quelques années de prison, mais supposait de trouver un équivalent à la dette contractée et au dommage subi. On peut penser aussi qu’en cas d’absence de remboursement ou de non-respect de la promesse, la société donnait le droit au créancier de passer sa colère sur le débiteur : il y allait du maintien même de l’ordre social. Et c’est ainsi que « faire souffrir » pouvait servir de compensation au « préjudice ». Passer alors du domaine social au domaine moral et religieux suppose simplement de sacraliser ce rapport entre créancier et débiteur. D’où peut bien venir le sentiment de culpabilité qu’éprouve celui qui craint de n’avoir pas respecté ses « devoirs ». Le croyant, pour Nietzsche, ne craint pas tant la souffrance physique que la souffrance morale. Ce qu’il redoute le plus au fond, c’est de contracter une dette envers Dieu et de perdre ainsi (par compensation) le « salut de son âme ». Voilà ce que dissimule « l’impératif catégorique » du vieux Kant : une odeur de souffrance et de cruauté. Derrière « le devoir » il y a donc toujours la peur de payer et la peur de souffrir ; et sacraliser une telle notion permet de faire respecter aux hommes leurs promesses comme si leur vie ou leur salut en dépendait. Au fond, pour Nietzche, le propre de la morale, consiste toujours à faire payer quelque chose aux autres, et en particulier le fait de parvenir par soi-même à son propre bonheur.

Si l’on pousse jusqu’à l’extrême ce rapport entre « devoir » et « culpabilité », et si l’on suppose que par devoir, il convient de faire payer à certains les souffrances des autres, la pratique aveugle du devoir peut conduire aux pires extrémités et la morale révéler les germes du fanatisme que toujours elle contient.

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