Le bonheur est une affaire privée

> > Le bonheur est une affaire privée ; écrit le: 25 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

Au risque de vous décevoir, ¡e préfère dès l’abord vous annoncer que le bonheur ne sera pas défini dans les lignes qui suivent. Ne croyez surtout pas que ¡’essaye de garder jalousement un secret ; il n’y a simplement rien de pire que d’essayer d’imposer sa vision du bonheur à un autre que soi.

Pour autant, nous pouvons, au sujet du bonheur, nous accorder sur un point essentiel : quelle que soit sa définition, il est, pour chacun de nous, le but ultime. Car tout ce que nous faisons, au fond, nous le faisons toujours en espérant que cela nous rendra heureux. En ce sens, le bonheur fait de toutes les autres questions des questions secondaires, et de tous les autres buts de simples moyens pour espérer l’atteindre.

Quant à la question de sa définition, imaginez déjà ce que vous répondriez à un génie qui ne pourrait exaucer qu’un seul de vos souhaits.

Le bonheur est une affaire privée

Il convient d’abord de se méfier de ceux qui veulent se mêler de notre bonheur. Il y a souvent dans les conseils que l’on nous donne une fausse bienveillance qui dissimule mal les frustrations et les désirs de celui qui nous les assène.

Le conseil, et en particulier lorsqu’il s’agit du bonheur, semble toujours plus favoriser celui qui le donne que la personne auquel il s’adresse. L’idée ou la tentation du bonheur voit ainsi tourner autour d’elles tout un ensemble de préjugés et de critiques destinés soit à nous faire croire qu’il est inatteignable par nos soins, soit qu’il est sans cesse menacé du fait même d’avoir été simplement approché. Accompagnons donc notre désir d’être heureux de la condition suivante : personne ne peut me contraindre à être heureux à sa manière.

KANT, Théorie et pratique, 1793

« La liberté en tant qu’homme, j’en énonce le principe pour la constitution d’une communauté dans la formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit le bien des autres hommes), mais ¡1 est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble à lui être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers un peuple, tel celui d’un père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel […], où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de décider ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’Etat la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu’ils le veuillent également, – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir (constitution qui supprime toute liberté des sujets qui, dès lors, ne possèdent plus aucun droit). »

Dans notre recherche du bonheur, les autres et parfois même la société toute entière nous apparaissent comme des obstacles. Le bonheur, puisqu’il est une affaire intime et privée, suppose le plein exercice de sa liberté. Et entre un bonheur imposé par autrui ou la société qui ne serait qu’une tyrannie déguisée et la multitude de limites imposées à l’exercice de ma liberté, nous avons l’impression que le bonheur en société ne pourra jamais être qu’un idéal de l’imagination et non pas une réalité possible.

Kant essaye pourtant de concilier le droit au bonheur de chacun avec l’exigence de la vie en société en conditionnant l’exercice de la liberté individuelle à « une loi universelle possible ». Cette loi aurait comme principale exigence le respect mutuel du droit de chacun à être libre et heureux. Cette hypothèse nous semble avoir une grande valeur théorique mais peu ou pas d’application pratique pour plusieurs raisons dont certaines ont été données par Kant lui-même. La plus simple de ces raisons est contenue dans le refus des contraintes qu’il suppose : puisque le bonheur ne peut être imposé, il suppose de lutter contre tous les despotes et les tyrans, parfois domestiques, et d’entrer dans des combats qui peuvent difficilement se conclure par un respect mutuel. Il n’est pas même sûr que la notion de respect soit compatible avec le bonheur à moins de confondre ce dernier avec une exigence morale.

La seconde raison se trouve dans l’impossibilité de définir le bonheur aussi bien pour autrui que pour soi-même. Car si l’on conçoit bien que le bonheur ne supporte pas la passivité et l’obéissance, il reste difficile et peut-être même impossible de définir l’activité la plus propice à son atteinte. Dans la deuxième section des Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant insiste sur ce que l’on pourrait nommer l’inatteignable bonheur car à la fois toujours si loin et paraissant pourtant toujours si proche. S’il nous semble parfois si proche, c’est parce que nous le nourrissons de fantasmes qui ne nous semblent pas si irréalisables que cela comme la richesse, la gloire ou la promesse d’une longue vie’ Mais, nous observons en même temps, que ceux qui ont réussi à faire de leurs désirs des réalités ne sont pas forcément plus heureux. Et parce que nos observations et nos points de vue ne sont pas toujours dénués de jalousie, d’envie et de frustrations, nous nous réjouissons parfois de voir celui qui a obtenu la richesse vieillir, prématurément miné par les soucis liés à sa situation, ou de voir retomber dans l’oubli celui qui n’a connu qu’une fugitive gloire. Et nous nous rappelons aussi que certaines longues vies ont d’abord été de longues souffrances ; et que d’autres, ayant fait de la tempérance et de la santé leur but ultime, ont finalement passé leur existence à se priver plutôt qu’à vivre…

Entre un bonheur impossible car imposé, ou impossible car ne pouvant être qu’ « un idéal de l’imagination », la question du bonheur ne semble pas pouvoir trouver de solution ; et pourtant elle nous laisse sans repos.

Il convient peut-être alors d’inverser la perspective et de faire comme si nous étions profondément heureux en se demandant pourquoi nous avons rencontré tant d’obstacles pour y parvenir.

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Une réponse pour "Le bonheur est une affaire privée"

  1. sarah  7 octobre 2012 at 11 h 58 min

    le bohneur est t il une affaire seulement privée?

    Répondre

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