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Le désir:vers l’origine du désir

Vous êtes ici : » » Le désir:vers l’origine du désir ; écrit le: 24 mai 2012 par imen

Le désir:vers l'origine du désir

Noël s approche ou Noël s’éloigne, mais chaque année revient plus vite. Dans les vitrines, les objets de désirs s entassent car la fête n’est plus réservée aux enfants qui peut-être n’en ont jamais été que le prétexte. Après des siècles de disette et de moralisme, le désir (et le plaisir qu’il promet) envahit nos espaces et nos rêves. Dans nos sociétés modernes où le profit est la loi, nous traitons aussi le désir comme un capital pour nos vies : nous croyons fermement que c’est en désirant davantage que nous vivrons plus intensément. Alors nous paradons entourés de nos objets et de nos conquêtes, exhibons notre « réussite » en nous croyant différent.

Pourtant (et cela devrait nous avertir), certains, parmi ceux qui ont « réussi », se sentent surtout remplis d’un sentiment de vide ou d’ennui. Et chacun se souvient que les périodes les plus heureuses de sa vie sont étrangement celles où, inhabituellement, l’on se satisfait de ce que l’on a, sans chercher sans cesse d’autres objets à nos désirs.


Le nœud du problème apparaît : il convient de distinguer désir et objet du désir, comme il convient de distinguer désir et plaisir, plaisir et bonheur, jouissance et possession, possession et propriété. Il s’agit de s’interroger sur la différence fondamentale qui existe entre celui ou celle qui s affirme et se reconnaît comme être de désir, et tous ceux qui, affolés par la recherche et la multiplication incessante des objets de désirs, finissent par y perdre leur identité.

 Vers l’origine du désir

Au fond, nous sentons bien que tout a commencé pour l’homme lorsqu’il est passé du besoin au désir. Les besoins renvoient ici directement à l’idée de survie : les satisfaire est une nécessité vitale tant pour l’individu que pour l’espèce. Ces besoins fondamentaux sont au nombre de trois : la nourriture, 1 abri et la reproduction. Tant qu’une espèce est gouvernée par ces besoins, elle ne fait que s’adapter à la nature dans la limite de cette tripartition : nourriture, abri et reproduction. Le fait que l’homme soit gouverné par ses désirs et non ses besoins se manifeste le plus clairement dans l’exceptionnel rapport qu’il entretient à la nature : plutôt que de s’adapter à la nature en fonction de ces besoins, il adapte la nature à ses désirs, et ses désirs ne connaissent apparemment aucune limite.

Comprendre ce passage du besoin au désir revient à s’interroger sur la différence entre animalité et humanité, c’est-à-dire finalement sur l’émergence de la conscience réflexive. Car un être de désir est d’abord un être affranchi de ses instincts, qui, au lieu d’obéir aux impulsions de la nature et des besoins, agit par rapport à des représentations. Reprenons, à la façon de Marx, la comparaison entre l’abeille et l’architecte. L’abeille pour abriter ses larves et son miel répète depuis des millénaires la même opération qui aboutît sans cesse et à chaque fois à la même forme : une cellule de cire. Une telle perfection dans l’opération et la répétition est la marque même de l’instinct et du besoin. L’architecte pour abriter les hommes et les biens ne cesse de varier les formes et les styles, sans jamais atteindre la perfection et l’habileté instinctive. Ces variations et ces imperfections sont la marque même du désir et du pouvoir de la conscience à se déterminer par rapport à ses propres représentations et buts. On peut alors définir plus précisément ce que signifie désirer : désirer consiste à subordonner sa volonté aux représentations et buts déterminés par la conscience.

Et les premiers désirs sont d’abord très proches des besoins puisqu’ils se constituent dans le fait d’en prendre conscience : désirer, à l’origine, suppose de prendre conscience de ses besoins. Et, en prendre conscience permet de pouvoir décider de les satisfaire ou non, ou encore décider de les satisfaire d’une multitude de façons possibles. La conscience multiplie en même temps les désirs, les représentations et les buts : il y a autant de façon de désirer que de représentations possibles d’un but à atteindre. Un cercle vertueux (ou vicieux pour les moralistes) se constitue alors entre la conscience et les désirs qu’il s’agit d’éclairer pour finir de les distinguer des besoins.

Prenons des termes qui s’articulent autour du « désir » comme émotion, envie, sentiment, obsession, sensation, passion, et étudions les rapports qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Une possibilité de progression ou de hiérarchisation apparaît bien vite : tout commence souvent par une sensation, généralement lié à un besoin ou à un manque. Cela peut être aussi bien une sensation de fatigue ou de faim qu’une sensation causée par un affect extérieur comme l’odeur d’un met ou le parfum de cette personne assise par hasard à côté de vous dans ce train où vous lisez ce livre. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière sensation : ce parfum vous trouble et ce qui n’était qu’une simple sensation est déjà en train de se transformer en émotion. Les transports sont propices à la rêverie, et, à moitié ensommeillé(e), vous vous laissez bercer par les illusions de votre imagination. Et l’émotion est toujours présente, mais se transforme à son tour en quelque chose qui commence à véritablement ressembler au désir ou à l’envie, l’envie d’aborder cette personne qui se trouve à côté de vous, anonyme et pourtant proche, l’envie de lui parler ou mieux encore qu’elle vous parle… Et le plus souvent, il ne se passe rien, et vous sortez du train oubliant deja que les rêveries sont propices au transport, oubliant toutes ces passions virtuelles et les sentiments étranges qui s’y mêlaient.

On comprend avec le recul que tout cela n’est qu’un jeu de représentations propre a la subjectivité des consciences. Désirer, c’est en ce sens se représenter un plaisir possible, ou plus simplement prendre conscience de la possibilité d un plaisir. Et plus j’en prends conscience, plus la promesse du plaisir est grande. Et plus le désir augmente, plus la conscience multiplie les représentations. Et je passe de la sensation à l’émotion en prenant conscience des sensations naissantes ; de l’émotion au désir en prenant conscience du trouble provoqué par l’émotion et les représentations qui s y attachent ; du désir à la passion lorsque ma conscience toute entière est envahie par le désir ; de la passion à l’obsession lorsque ma conscience se fixe sur un objet et néglige tout le reste. Les désirs développent la conscience tout autant que la conscience construit les désirs – pour à la fin esperer jouir, ou pour reprendre la formule de Rousseau : « nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons jouir ».

Rousseau, Discours sur ¡’origine et les fondements de l’inégalité parmi tes hommes, 1755

« Quoi qu’en disent les moralistes, l’entendement humain doit beaucoup aux passions, qui, d’un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi C’est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons jouir ; et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les passions à leur tour tirent leur origine de nos besoins et leur progrès de nos connaissances. Car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu’on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature ; et l’homme sauvage, privé de toute sorte de lumiere, n éprouvé que les passions de cette dernière espèce.

Ses désirs ne passent point ses besoins physiques ; les seuls maux qu’il craigne sont la douleur et la faim, je dis la douleur, et non la mort car jamais I animal ne saura ce que c’est que mourir ; et la connaissance de la mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions que homme ait faites en s’éloignant de la condition animale. »

Ces quelques lignes de Rousseau rajoutent un élément primordial à la compréhension du rapport entre conscience et désir : on ne peut pas en effet, comprendre la plupart de conduites humaines liées au désir si on ne se référé pas au fait que l’homme a conscience de sa mortalité, a conscience se place ainsi entre désir de jouir et peur de mourir. Et le cercle vertueux ou vicieux qu’entretiennent conscience et désir ne prend finalement tout son sens qu’au moment où l’on s’aperçoit que, pour l’homme, la survie ne suffit pas. Ce que nous affirmons dans chacun de nos désirs n’est justement pas de l’ordre de l’instinct de survie, mais s’inscrit dans une volonté de vivre, et de vivre le mieux possible. Se définir comme être de désir, c’est justement ne plus pouvoir se définir comme les autres êtres vivants par une simple vie biologique liée aux besoins, mais vouloir se définir par l’intensité de vie de sa conscience, par le sentiment profond d’être vivant et serein face à la mort.

Atteindre ce sentiment suppose d’examiner les rapports que la conscience entretient avec le désir et la peur, le plaisir et la douleur, le bonheur et la mort – ce à quoi nous convie Épicure dans la Lettre à Ménécée.

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