➔ LITTÉRATURE

Autrui:Vers la bienveillance

> > Autrui:Vers la bienveillance ; écrit le: 23 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018


Depuis Kant et les Lumières, la plupart emploie le terme « respect » à tort et à travers, comme si, par magie, ce simple mot pouvait résoudre tous les problèmes que pose la question du rapport à autrui en société. Dans la cité antique, les citoyens grecs ne parlaient pas des rapports en terme de respect, mais en terme d’alliance, ce qui suppose une différence considérable dans la façon de considérer autrui.

Le respect est une notion morale, que chacun vit comme un devoir en se demandant parfois ou souvent si l’autre est véritablement respectable. Le respect suppose donc un effort sans cesse renouvelé par la nécessité de vivre en société. Il en est tout autrement de l’alliance qui repose sur le libre choix de vivre avec autrui en vue du bonheur.

Pour Aristote, la cité ne peut pleinement se réaliser qu’en se fondant sur la « philia » qui se traduit traditionnellement par « amitié ». La « philia » désigne un ensemble d’appartenances et d’alliances – un réseau – dans lequel chacun se reconnaît et s’affirme. Certaines appartenances donnent des obligations, et toute la tragédie grecque nous rappelle qu’il y a des rapports qu’on ne peut rompre sans sombrer dans les pires malheurs. Mais la forme la plus haute de l’amitié repose sur le choix libre de chacun d’appartenir à une communauté en vue du bonheur : c’est l’unanimité au sens propre, le fait de faire une seule âme à plusieurs, ou encore la concorde qui ne peut finalement réunir que des êtres qui s’assemblent car ils se ressemblent.

La véritable amitié ne peut en effet exister que si autrui est mon alterego, celui qui sans être moi me ressemble au plus haut point et se réjouit de mes choix autant que je me réjouis des siens. La plus haute amitié suppose une telle égalité et réciprocité. Car à l’inverse il existe d’autres formes d’amitiés (ou plutôt de fausses amitiés) qui se fondent sur des intérêts non partagés ou la seule utilité ; et ils sont nombreux ceux qui se pressent autour de certains cercles en espérant y entrer pour y trouver richesse ou protection, mais cette attitude ne saurait définir l’amitié et garantir une vie heureuse. Ainsi le pauvre qui aime son bienfaiteur, ou le malade qui aime son médecin, ne définissent pas par leur sentiment l’amitié mais expriment principalement une relation de dépendance et d’utilité.

Aimer en autrui son al ter ego suppose aussi de comprendre que la première et véritable amitié consiste pour Aristote à s’aimer soi-même. Il convient en effet d’aimer en soi ce qui nous rend vertueux – c’est-à-dire heureux. En ce sens le véritable ami est celui qui conseillera de ne pas faire telles ou telles choses si cela peut nuire au bonheur, ou encore de fuir une situation

si elle est source de malheur. Et s’il peut donner de tels conseils, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils lui conviennent. L’amitié se définit alors comme un rapport privilégié à soi et à autrui : l’ami c est aussi celui qui permet de revenir à soi lorsque l’on s’est égaré par paresse ou par lâcheté. L’amitié fonde alors une bienveillance réciproque, un cercle vertueux, qui permet à deux alter ego d’être heureux. Et puisqu’autrui, dans et par cette bienveillance, est mon semblable, l’amitié devient alors la forme privilégiée de la connaissance de soi. Par l’égoïsme vertueux qu’elle suppose, l’amitié empêche de tomber dans les illusions complaisantes et égocentriques de la conscience1 et permet enfin à chacun de s’affirmer soi-même.

Aristote, La Grande Morale, Livre II, Chap. XV, IVe siècle av. J.-C.

« Apprendre à se connaître est très difficile […] et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même. »

Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 1157b

« Retour égal de bienfaits et de plaisirs.

De plus, en aimant son ami, on aime ce qui est bon pour soi-même, car l’homme bon qui devient cher à quelqu’un devient quelque chose de bon pour celui auquel il est cher ; chacun des deux partenaires aime donc ce qui est bon pour lui-même et en même temps retourne dans une égale mesure souhait et agrément. On dit en effet . amitié vaut égalité”. »

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