Un monde en ordre : Le malheur innocent

> > Un monde en ordre : Le malheur innocent ; écrit le: 28 janvier 2015 par imen

L’idée d’une culpabilité originelle, prise à la lettre, serait sans portée, si elle ne proportionnait pas crime et châtiment et ne préservait ainsi l’idée non tant d’une bonté que d’une justice divine. Or l’expérience du mal est le plus souvent celle d’une disproportion. « Plût à Dieu, se lamente Job, que mes fautes et mon malheur fussent mis dans la balance ! Le poids de mon infortune surpasserait alors celui du sable de la mer. » Quelle est la justice d’un Dieu qui frappe autant le bon que le méchant ? Et si, par hypothèse, nous sommes égaux dans la faute, que ne le sommes-nous pas dans la souffrance ? L’insouciance du méchant rend plus scandaleuse encore la souffrance du juste. Mais ici, la question : « Pourquoi le mal r » en entraîne une autre : « Pourquoi moi ? ». Cette dernière question fait plus qu’une autre éclater le schème de la rétribution qui est au centre de la conception éthique du mal. C’est elle qui fait dire à Dostoïevski que la souffrance — et il a particulièrement en vue, ce disant, la souffrance des enfants — est un « fait irréductible ».

Le péché originel, certes, paraît avoir été spécialement conçu pour la souf­france des enfants ou de ceux qui, au regard des actions qu’ils ont effectivement accomplies, pourraient être déclarés innocents. Mais saint Augustin, qui voit, dans la souffrance et dans la mort, le « salaire du péché », et qui a si fortement contribué à durcir dans ce sens le texte paulinien de l’Épitre aux Romains, avoue, dans une lettre à saint Jérôme : « Quand on en vient aux peines des enfants, je suis dans un grand embarras et ne sais que répondre. Ne sont-ils pas abattus par les maladies, déchirés par les douleurs, torturés par la faim et la soif, affaiblis dans leurs membres, privés de l’usage de leurs sens, tourmentés par les esprits immondes ? Dieu est bon, Dieu est juste, mais qu’on nous dise alors pour quel motif les enfants sont condamnés à souffrir tant de maux”. » Dans la littérature chrétienne sur cette question, la souffrance des enfants est comparée à la souffrance des animaux, et leur innocence assimilée à une forme d’ignorance : il devient plus facile alors de réfuter l’objection qu’on en tire contre la Providence. Car, s’il souffre, l’animal ne sait pas qu’il souffre. Ainsi de l’enfant puisqu’il est lui-même privé des facultés qui lui donneraient un tel savoir. Souffre t il, alors r Rien n’empêche plus d’en douter. Saint Augustin, son aveu le montre, ne s’accorde pas cette facilité. Peut-être eût-il pu écrire comme Lucrèce que, devant la souffrance, tous les hommes sont « des enfants qui tremblent et s’effraient de tout dans les ténèbres aveugles ».

Mais la souffrance des entrants cesse au même moment de constituer un cas d’espèce. Elle a tout au plus valeur d’exemple. C’est la meilleure introduction à un problème qui survit à l’invention du péché originel et qui est celui du malheur innocent — entendons du mal physique dans ce qu’il a d’irréductible au mal moral.

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C’est pour résoudre ce problème qu’a été formé l’argument de l’ordre. D’Homère à Leibniz, en passant par Platon et Euripide, c’est un même hommage de la pensée aux lois qui organisent le chaos apparent des phénomènes et qui démontrent que « Jamais le bien n’est du mal séparé/L’un avec l’autre est toujours tempéré/Afin que tout au monde en aille mieux ».

D’un tel hommage, le stoïcisme a été sans doute, dans l’Antiquité grecque, l’expression la plus rigoureuse. Marc Aurèle par exemple s’en convainc : « Tout ce qui arrive est nécessaire et utile au monde dont tu fais partie. Aussi, pour toute partie de la nature, le bien est il ce que comporte la nature universelle et ce qui est propre à sa conservation.» « Devant le mal physique », ajoute-t-il, cela suffit et peut servir de principe afin de ne pas mourir « en murmurant » mais « apaisé et plein de gratitude envers les dieux». On aurait tort pourtant, ici encore, d’opposer de manière tranchée hellénisme et christianisme. Il est remarquable que le péché soit compris lui même par Augustin comme un dérangement de l’ordre établi par Dieu dans la Création et que celui-ci n’a pu admettre que parce qu’il « prévoyait tout le bien qu’il saurait tirer de ce désordre ». La liberté n’est coupable que sur le fond d’un ordre qu’elle menaces ans parvenir à le détruire et dans lequel elle a sa place ainsi que le mal physique. Celui-ci n’est pas seulement, en effet, le « juste supplice du péché » : nous ne nous en plaignons — comme du feu, du froid ou de la férocité des bêtes sauvages — que parce que nous ne voyons pas l’« admirable ordonnance » de toutes choses et l’« utilité » de chacune en particulier. Les verrions-nous que nous verrions que « les poisons mêmes, convenablement employés, deviennent de salutaires remèdes ». La tris­tesse, comme la douleur, est utile au repentir. Nous en plaindre équivaudrait d’ailleurs plus généralement à nous plaindre d’être des créatures sensibles. Or « la nature sensible, lors même qu’elle souffre, est plus excellente que la pierre inca­pable de souffrir ». Nous ne le concevons pas au moment où nous souffrons mais nous le concevrions, si notre regard n’était pas arrêté sur le présent. Le malheur innocent

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