Philosophie directe et philosophie oblique

> > Philosophie directe et philosophie oblique ; écrit le: 21 mai 2012 par marwa

Dans le passage déjà cité de son livre, David Lewis présente directement sa thèse. Il la justifie tout aussi directement par une série d’arguments. Direct s’oppose ici à oblique. Par oblique, il faut entendre qu’un problème philosophique est abordé à travers un moment historique, l’une de ses figures philosophiques, voire une œuvre littéraire ou picturale, comme chez Foucault. Cette distinction entre direct et oblique est caractéristique de la différence entre philosophie analytique et philosophie continentale.

Pour un philosophe continental, la philosophe analytique verse dans l’illusion de pouvoir abstraire les problématiques de leur formation dans l’histoire. C’est que toute la philosophie continentale est marquée par la pensée de Hegel. Pour ce dernier, un concept se développe à travers des phases qui prennent des figures historiques. Toute la réalité est un processus, déploiement de l’« Esprit absolu » dans la religion, l’art, la philosophie et l’histoire. Elle n’est pas alors une réalité extérieure aux idées, mais elle en est constitutive. Comprendre le devenir de l’Esprit, qui est la Réalité, c’est le saisir conceptuellement de l’intérieur. Pour cela, il s’agit d’interpréter les produits de l’histoire que sont les œuvres scientifiques, philosophiques, artistiques. D’où le caractère systématiquement oblique (interprétation d’œuvres) et historique de la philosophie. Il est alors tentant de dire que Hegel est le grand- père de la philosophie continentale. Cette conception historiciste de la philosophie se retrouve chez la plupart des philosophes continentaux: Heidegger, Bachelard, Derrida ou Foucault, bien sûr, mais également Husserl. Un philosophe continental est tenté de penser que les conceptions des philosophes analytiques appartiennent elles-mêmes à l’histoire et doivent être comprises en termes d’un développement, puisque rien n’y échappe. Ils jugent négativement la prétention à l’intemporalité généralisée dans la philosophie analytique.

Le philosophe analytique semble convaincu de l’existence de problèmes philosophiques indépendants de toute historicité: existe-t-il une réalité indépendante de nous ? La causalité est-elle dans les choses ou dans notre esprit? Les émotions jouent-elles un rôle dans la connaissance ? Les théories scientifiques sont-elles des descriptions de la réalité ou seulement des instruments de prédiction? Les inégalités sociales sont-elles acceptables si elles procurent un bénéfice plus important aux membres les plus désavantagés de la société qu’une égalité complète? L’histoire de la philosophie est utilisée comme réservoir d’arguments pour des thèses qui transcendent la période où elles sont exposées. En revanche, le philosophe continental va avoir tendance à commenter des textes des philosophes du passé, afin de saisir comment un problème philosophique a été posé, en quoi nous avons hérité ou mi ni de cette problématique historiquement marquée, comment nous pouvons (ou devons) nous situer à l’égard de cette histoire. Il ne va pas discuter les arguments de l’auteur du passé, pour savoir s’il a tort ou raison, mais essayer de comprendre pourquoi, à certain moment, il a dit ce qu’il dit.

← Article précédent: Argumentation et « visions » Article suivant: Clarté et profondeur


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles de tout le site