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Argumentation et « visions »

Vous êtes ici : » » Argumentation et « visions » ; écrit le: 21 mai 2012 par marwa

Argumentation et « visions »

Chez les philosophes analytiques, les thèses philosophiques peuvent la plupart du temps être énoncées en quelques phrases, voire en une seule. Lisons les premières lignes du livre de David Lewis, De la pluralité des mondes : Ce livre prend la défense du réalisme modal. Selon le réalisme modal, le monde dont nous faisons partie n’est qu’un monde parmi une pluralité de mondes, et nous ne sommes, nous qui l’habitons, qu’un petit nombre de ceux qui habitent tous les mondes.


Le livre entreprend ensuite de justifier la thèse énoncée. Les arguments sont à la fois positifs, en faveur de la thèse; défensifs, ils montrent que les arguments contre elles n’ont pas la force qu’on leur attribue; négatifs, ils montrent la faiblesse des thèses adverses (ici, le rejet du réalisme modal).

En revanche, il serait malaisé de dire quelle est exactement la thèse défendue par Michel Foucault dans Les mots et les choses (1966). Ce dernier commence par une description et une interprétation d’un tableau de Velasquez, Les Ménines. Foucault insiste sur l’arrangement complexe de la structure du tableau, de ses lignes de plan particulièrement, et de ce que cela cache selon lui : la pensée profonde et non immédiatement apparente de Velasquez, qu’il en soit conscient ou non. Une thèse apparaît: chaque période de l’histoire se caractérise par des conditions de vérité encadrant ce qui est possible et acceptable, comme dans un discours scientifique (ce que Foucault appelle une «épis- témè »). Ainsi, selon Foucault, jusqu’à la fin du xvie siècle, l’étude du monde repose sur la ressemblance et l’interprétation. Un renversement se produit au milieu du xvne siècle, avec une nouvelle épistémè, reposant sur la représentation et l’ordre, où le langage occupe une place privilégiée. Il s’agit désormais de trouver un ordre dans le monde et de répartir les objets selon des classifications formelles. Mais cet ordre va lui-même être balayé au début du xixe siècle par une autre épistémè, placée sous le signe de l’histoire. Fait capital, on voit apparaître, pour la première fois, la figure de l’homme dans le champ du savoir avec les sciences humaines. La notion même d’homme est ainsi un produit d’une certaine époque : l’homme est une invention.

Cependant, cette thèse de Foucault n’est jamais énoncée, et surtout pas au départ. Elle « se dégage » au fur et à mesure de la lecture du livre, qui la suggère sans jamais la fixer. Elle n’est pas détachable du détail du texte, de toutes les remarques historiques de Foucault dans le livre et de l’interprétation qu’il en propose.

On pourrait difficilement indiquer quels sont exactement les arguments de Foucault. Il donne le sens du développement historique dont il fait le récit, en laissant penser, plus qu’il ne l’exprime clairement, comment on doit le comprendre. Enoncée directement, la thèse du livre semble ridicule: l’homme n’apparaîtrait i|ii’.iu xvne siècle. Dit ainsi, personne ne peut y croire, bien sûr. Elle a cependant un sens second, non littéral, et alors l’épaisseur d’une découverte philosophique inouïe et profonde. Elle consiste d.ins une certaine interprétation donnée à un ensemble d’événements et d’idées historiques, de moments de l’histoire culturelle qui eux-mêmes doivent être reconstitués. Il est possible de contesta certaines remarques historiques, voire certaines interprétations de Foucault. Cela n’aurait que peu ou pas d’effet sur sa vision » car celle-ci est censée permettre d’interpréter tout le monde moderne. Dire que cette thèse est vraie ou fausse, et ce, pour telle ou telle raison, cela aurait-il réellement un sens? Les « visions » ne sont ni vraies ni fausses. Elles donnent beaucoup à penser, et c’est ainsi qu’elles importent. Ou au contraire, elles vous laissent froid.

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