➔ LITTÉRATURE

Mal et finitude

> > Mal et finitude ; écrit le: 22 janvier 2015 par imen

La réduction phénoménologique du mal à la souffrance devra cependant être opposée autant à la réduction anthropologique et ontologique du mal à la finitude, qu’à la réduction métaphysique et théologique île la souffrance à la faute. A la dualité traditionnelle du « mal physique » et du « mal moral », Leibniz ajoute le « mal métaphysique » et désigne sous ce nom l’« imperfection » native de la créa­ture, qui la rend précisément sujette à la souffrance et au péché. Aussi tous les maux pourront-ils être ramenés au mal métaphysique comme à ce dont ils tiennent leur unité et leur possibilité. Cause « formelle » de tout ce que l’on peut ranger sous ce nom, il est la marque, en l’homme lui-même, d’une déficience à laquelle devront donc être réduits en dernière instance ses affections et les motifs qui expli­quent empiriquement sa conduite. Cette déficience n’exclut cependant pas toute efficience. Loin d’exonérer nos mauvaises actions, elle les ancre dans notre propre constitution ontologique. Pour juger un homme coupable d’avoir mai fait, il faut d’abord supposer l’homme capable de mal faire. Notion négative en un sens, l’« imperfection » est donc en un autre sens un principe positif. L’intention de Leibniz lorsqu’il forge cette notion n’est pas de réduire le mal à un non-être mais de fonder dans notre nature finie son existence.

Dans une autre perspective, c’est la même intention qui anime Heidegger lorsqu’il s’efforce, dans Être et temps de dériver la conscience coupable de la structure formelle d’une existence qui comprend qu’elle n’est pas elle-même

le fondement de son être cl qui le comprend d’autant mieux qu’étant ainsi « jetée » au monde, elle l’est pareillement à la mort comme à sa destination la plus certaine. De même, en effet, que nous ne pouvons pas ne pas être nés un jour, nous ne pouvons pas ne pas mourir un jour. En ce double sens, la différence du bien et du mal suppose la différence de l’être et du néant. Pour pouvoir se sentir moralement « en dette » de quelque chose, il faut d’abord être existentialement en défaut par rapport à soi. Ce défaut n’est pas une simple privation ; il faudrait sans cela lui adjoindre un bien dont il serait la privation et dont la notion est étrangère à l’onto­logie. Dans cette manière de n’être pas le fondement de son être, il faut voir au contraire une détermination positive de notre existence. Authentiquement comprise dans Vangoisse, elle constitue notre ouverture au monde. D’elle dérivent donc les « phénomènes de dette vulgaires » — c’est-à-dire ceux qui engagent la vie sociale et l’existence d’autrui. Quel que soit leur contenu propre, tous la présup­posent comme la loi d’un être dont le temps est l’ultime horizon. Par eux se trouve attestée l’espèce d’imperfection propre à une existence à laquelle lait premièrement défaut l’idée de perfection.

Mais l’imperfection, qui est limitation, n’est pas le mal, qui est illimitation. De même qu’il y a une méchanceté irréductible à l’ignorance, il y a une détresse qui passe toute faiblesse. Il n’est pas indifférent, certes, que cette faiblesse soit comprise comme une simple défaillance de la volonté ou plus radicalement, comme elle l’est par Heidegger, comme le recul angoissé de l’existence devant sa propre mortalité. Mais la mort n’est pas le pire. A l’angoisse d’exister, Job oppose le désir de n’être pas venu a l’existence. Il sait qu’il est autrement plus douloureux d’être que de ne pas être. Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse, « se trouvait malheureuse d’être immortelle ». Plus impossible que la mort est l’impossibilité de mourir. Cette impossibilité est loin d’être d’avance comprise dans l’unité que nous formons quotidiennement avec le monde et avec les autres. Rien plutôt fait-elle éclater la totalité que constitue un être qui, en même temps qu’il anticipe sa lin, la fuit ordinairement dans le bavardage et dans la curiosité. Elle est l’impossibilité propre du souffrir. 1 ,a souffrance n’est pas Vangoisse, elle suspend l’ouverture même du temps. Eternisation d’un présent privé de ses horizons, sa démesure tranche avec la mesure caractéristique de la préoccupation quotidienne. Impuissance portée elle même à la dernière puissance, elle a la forme d’un événe­ment qui rend toutes choses indisponibles et prive le monde de son sens. C’est elle qui fait du mal l’« injustifiable ». Pas plus qu’une métaphysique de la création, une ontologie de la finitude ne peut donc rendre compte d’une réalité irréductible à tout fondement déjà établi comme à toute possibilité déjà ouverte.la finitude

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