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L’impossible réconciliation

Vous êtes ici : » » L’impossible réconciliation ; écrit le: 28 janvier 2015 par imen

HegelH. Weil l’a magistralement établi : on ne peut pas réfuter Hegel. Mais il a tout aussi magistralement montré pourquoi ce n’était pas une raison suffisante pour être hégélien. Cette impossibilité, en effet, est seulement de droit. Elle laisse subsister comme une possibilité de fait ce qu’il ne faut pas nommer réfutation mais refus du « discours absolument cohérent ». Refuser n’est pas ignorer. L’individu qui se comprendrait lui-même dans la catégorie de l’Absolu, n’en existerait pas moins en dehors de cette catégorie. Même chez le philosophe spéculatif, qui élabore et déve­loppe jusqu’à son terme le Discours absolument cohérent, l’individualité n’est pas pour soi ce qu’elle est en soi : elle est le lieu d’un choix qui laisse par principe ouverte la possibilité d’un choix opposé. On ne peut rien dire contre le Discours cohérent mais le Discours cohérent ne peut rien non plus contre le silence de l’individu qui ou bien ne veut pas ou bien ne peut pas se reconnaître en lui. Rien ne tombe en dehors du Discours absolument cohérent mais ce Discours n’est rien pour ceux que leur violence ou leur souffrance empêchent absolument de s’y retrouver. Répondra-t-on que cet empêchement même, le Discours absolument cohérent l’accueille en lui, que c’est là sa ruse et l’épreuve qu’il s’impose pour prouver sa capacité de tout réconcilier ? Une question pourtant subsiste alors : celle de la réalité d’une telle réconciliation. Cette question n’est pas celle de la philosophie que l’on pourrait opposer, au nom de sa plus grande cohérence, à une philosophie qui a précisément mené à son terme l’effort de cohérence qui définit le discours philosophique depuis Socrate. Posée par l’homme qui s’oppose à la philosophie, elle est bien plutôt celle de l’individu qui, par choix ou par impuis­sance, refuse ou se voit refuser l’accès à cette cohérence. Elle est celle autrement dit de la révolte de l’individu que le Discours cohérent n’a pas réconcilié avec le monde et avec l’histoire, et qui, lors même qu’il ne se tromperait pas conceptuellement sur ce qu’il est, continue de se conduire et de vivre comme si le Discours et sa cohé­rence n’existaient pas. La révolte n’est pas seulement alors le lieu de la plus grande ignorance ; elle n’est pas seulement l’extrême aveuglement de l’Esprit à lui- même. Elle a elle-même la forme d’une réflexion qui la tient éloignée du Savoir absolu mais qui fait apparaître l’impuissance d’un tel Savoir à établir dans l’individu sa vérité. Elle sait la contradiction maintenue du savoir et de la vie.

L’Absolu ne laisse pas seulement l’homme à sa liberté concrète; il l’abandonne encore à sa vie concrète. Or de cette liberté comme de cette vie, la cohérence, certes, peut être la loi, mais autant une incohérence étrangère à la logique et à la patience du concept. Après l’Histoire au sens du Discours absolument cohérent — cette l’histoire « philosophique » dont Hegel dit qu’elle a « atteint son but » —, il y a encore une histoire pour laquelle le Discours n’est rien — une histoire qui contient « l’autre de la philosophie » et qui ne peut donc être comprise selon les catégories de cette dernière. Dira-t-on : une histoire de la violence ? C’est peut- être ce que veulent dire ceux qui opposent brutalement, au Discours absolument cohérent, les teneurs et les horreurs du siècle. Car la violence n’est plus simple­ment alors l’opposé du discours ; elle est le fait d’un homme « qui ne croit ni au discours ni à la violence », autrement dit d’un homme devenu indifférent h la différence même du discours et de la violence. Cette indifférence, Eichmann nous l’a appris, est la violence même ; et ce qu’elle produit par son absence de raison est la souffrance même. La violence et la souffrance tombent alors en dehors de l’histoire et de son progrès. Ce qu’elles nient est la négativité comprise comme la loi de dépassement de la particularité finie dans la totalisation progressive du réel. C’est pourquoi, dans la liste des catégories weiliennes de la philosophie, la catégorie du « fini » vient après celle de l’« Absolu » — qui est la catégorie hégélienne de la philosophie comme système .Hegel

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