Liberté et révolte

> > Liberté et révolte ; écrit le: 26 mai 2012 par imen

Liberté et révolte

Puisque la liberté a pour ennemi l’obéissance et toutes les formes d’acceptations ou de résignations, il est possible de la perdre, par paresse ou par lâcheté, mais il est aussi toujours possible et à chaque moment de la retrouver en se révoltant.

Camus, L’homme révolté, 1951

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce “non” ?

Il signifie, par exemple, “les choses ont trop duré”, “jusque-là oui, au- delà non”, “vous allez trop loin” et encore “il y a une limite que vous ne dépasserez pas”. En somme, ce non affirme l’existence d’une frontière

On retrouve la même idée de la limite dans ce sentiment du révolté que l’autre “exagère”, qu’il étend son droit au-delà de la frontière à partir de laquelle un autre droit lui fait face et le limite. Ainsi, le mouvement de révolte s’appuie, en même temps, sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d’un bon droit, plus exactement l’impression, chez le révolté, qu’il est “en droit de…”.

La révolte ne va pas sans le sentiment d’avoir soi-même, en quelque façon, et quelque part, raison. C’est en cela que l’esclave révolté dit à la fois oui et non. Il affirme, en même temps que la frontière, tout ce qu’il soupçonne et veut préserver en deçà de la frontière. Il démontre, avec entêtement, qu’il y a en lui quelque chose qui “vaut la peine de…”, qui demande qu’on y prenne garde. D’une certaine manière, il oppose à l’ordre qui l’opprime une sorte de droit à ne pas être opprimé au-delà de ce qu’il peut admettre. […]

Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face. […]

Avec la perte de la patience, avec l’impatience, commence au contraire un mouvement qui peut s’étendre à tout ce qui, auparavant, était accepté. Cet élan est presque toujours rétroactif. L’esclave, à l’instant où il rejette l’ordre humiliant de son supérieur, rejette en même temps l’état d’esclave lui-même. Le mouvement de révolte le porte plus loin qu’il n’était dans le simple refus. Il dépasse même la limite qu’il fixait à son adversaire, demandant maintenant à être traité en égal. Ce qui était d’abord une résistance irréductible de l’homme devient l’homme tout entier qui s’identifie à elle et s’y résume. Cette part de lui-même qu’il voulait faire respecter, il la met alors au-dessus du reste et la proclame préférable à tout, même à la vie. Elle devient pour lui le bien suprême. Installé auparavant dans un compromis, l’esclave se jette d’un coup (“puisque c’est ainsi…”) dans le Tout ou Rien. La conscience vient au jour avec la révolte. »

Cette révolte, synonyme de liberté, suppose d’abord de s’opposer à tous ceux qui nous oppriment et nous oppressent par leurs actes, leur insupportable présence ou leurs discours. Caligula ou ¡’Étranger ne sont pas seulement le nom d’œuvres de Camus ; ils sont d’abord et avant tout des figures d’hommes révoltés. Caligula ne supporte pas la présence et le discours de ceux qui se donnent une importance qu’ils n’ont pas. Il représente la révolte absolue qui consiste pour conquérir la liberté totale à dire non à tout sauf à soi : « plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les visages enfuis ! Rien, plus rien. Et sais-tu ce qui reste. Approche encore. Regarde. Approchez. Regardez. Caligula ! »

Mais Caligula comme l’Étranger finissent écrasés par la société et l’opinion publique. Que faut-il en déduire ? Certainement que la révolte est le propre de la philosophie lorsque par ce mot nous entendons l’attitude qui consiste à s’opposer sans cesse aux idées toutes faites et aux donneurs de leçons. Se révolter et conquérir sa liberté, c’est d’abord dire non aux faux-semblants des procès d’intentions en tout genre et des sentiments socialement obligatoires ; dire non à tous ceux qui voudraient penser à notre place, dire non à tous ceux qui s’érigent en juge de nos actes, dire non à toute cette pesanteur sociale et morale qui ne supporte pas que la révolte et la liberté puissent faire de chaque homme un individu unique et désobéissant. La liberté nous mène en ce sens et ainsi dans des combats et des luttes incessantes. Elle suppose des ruptures qui sont toujours et par définition violentes. En même temps, seule la liberté et la révolte qui la fonde permettent de donner un sens à l’existence individuelle. Car en dehors de la liberté, il n’y a rien d’autre que l’obéissance ou le consentement synonyme de lâcheté.

Si l’obéissance est considérée par la majorité des États comme la vertu suprême, c’est parce qu’elle permet de nourrir vite et bien toutes les formes d’idéologie. Mais cette obéissance qui vénère autant l’idéalisme qu’elle déteste l’individualisme fait perdre à l’homme la seule chose qui peut donner à son existence une valeur : le pouvoir de protester. La révolte est toujours le dernier rempart contre le conformisme et tous les phénomènes de masse, où s’endorment les consciences, et qui amènent parfois le monde au bord de la destruction. Seule la révolte permet de lutter contre l’absolutisme idéologique, politique et moral. La liberté est en ce sens la seule arme que possèdent ceux qui luttent contre le spectre du totalitarisme sans cesse renaissant. Alors que les révolutions se nourrissent d’idéaux et d’absolu qui les font dégénérer dans une terreur souvent proportionnelle aux espérances qu’elles avaient suscitées, les révoltes ne se font jamais au nom de l’absolu mais toujours au nom de l’individu. Plus encore, les révoltes fondent et font l’individu, un homme qui dit « oui », un homme qui dit « non » et qui maintenant peut faire face à ses choix et à sa vie.

On comprend alors à quel point la question de la liberté rejoint ici celle du bonheur ; car il n’y a au fond de bonheur possible que pour un individu qui, au lieu d’obéir et de se résigner choisit son existence en toute conscience quelles que soient les circonstances, l’époque ou les modes – ce qui revient simplement à faire de la philosophie : « Formule de mon bonheur : un « oui », un « non », un but… ».’

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