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Liberté et responsabilité

Vous êtes ici : » » Liberté et responsabilité ; écrit le: 26 mai 2012 par imen


Liberté et responsabilité

Liberté et responsabilité

Refuser ses responsabilités, c’est finalement vouloir fuir ce qu’on appelle la condition humaine. Parce qu’il est libre, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait ; ou plus précisément ce qu’il choisit de faire. Cela signifie pour Sartre que chacun de nos actes nous engage totalement et absolument, et manifeste en ce sens notre liberté. La plupart du temps, nous n’y pensons pas, car le confort et les habitudes dissimulent les choix sous de prétendues automatismes ou mécanismes sociaux. Mais, il arrive, à certaines époques de notre vie ou de l’histoire, que chaque acte, parole ou même pensée dévoile et manifeste la liberté – toutes les fois où les obstacles et les circonstances nous laissent seuls face à nos choix, face à nos vies.

Sartre, Situations III, 1969

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, commejuifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. L’exil, la captivité, la mort surtout que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : “Tous les hommes sont mortels”. Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme “Plutôt la mort que…”. Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non. La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous – et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? – qui connaissaient quelques détails intéressant de la Résistance se demandaient avec angoisse : “Si on me torture, tiendrai-je le coup ?” Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. »


Pour comprendre à quel point la provocation qui ouvre le texte de Sartre n’est est pas véritablement une, il convient de sortir de l’illusion des discours sur la révolution. À la plupart d’entre nous, l’école dite républicaine nous a appris que notre liberté, liberté chérie, avait été conquise sur les barricades et les cadavres sans tête des tyrans ; et que nous devrions nous rendre compte de la chance que nous avons de vivre à notre époque et en démocratie. Naïvement, nous en avons déduit que notre liberté individuelle dépendait du régime politique de notre pays et de la période historique où nous vivions. Et nous avons souvent repris en chœur les leçons qu’on nous donnait sur « le pays des droits de l’homme » pour pouvoir en donner aux autres ; en oubliant quelques « détails » comme, par exemple, le fait qu’un certain nombre de français avaient eu un goût certain pour la dénonciation. Or dénoncer, se taire, rester ou fuir est un choix et non pas le simple résultat de mécanismes et de circonstances. On comprend alors que la liberté individuelle ne dépend ni de l’époque ni du régime mais qu’elle est toujours présente. Et l’oppression, la tyrannie ou les guerres loin de la faire disparaître ne font que mettre à l’épreuve la liberté de chacun en les poussant à faire des choix qui se manifestent dans de telles circonstances pour ce qu’ils sont réellement : des actes qui engagent profondément son existence. En ce sens « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande ».

L’excuse de l’obéissance, qu’ont employée la plupart des exécutants et des collaborateurs, n’est alors qu’une ruse théorique visant à effacer du même trait sa liberté et sa responsabilité. Mais comprenons aussi que l’excuse des circonstances, qui traverse les époques, est du même ordre. Il convient donc de distinguer entre droit et liberté. Un régime qui garantit ou supprime des droits ne respecte ou ne détruit pas pour autant la liberté individuelle. Bien au contraire, pourrait-on dire pour reprendre le ton provocateur de Sartre, plus les oppressions et les obstacles sont grands, plus l’on se retrouve face à sa liberté. Les circonstances et les périodes historiques ont donc une réelle importance sur les individus ; mais il n’est pas possible d’en déduire qu’elle conditionne pour autant l’individu. Ce ne serait là qu’une excuse de mauvaise foi pour tenter

une fois de plus d’échapper à sa liberté et à l’entière responsabilité de son existence et de sa condition. Et de la même façon que « le complexe d’Œdipe » ou l’inconscient servent d’excuses à tous ceux qui ne veulent pas être responsables de leurs actes ou de leurs échecs, l’excuse des circonstances ou de l’obéissance permet souvent aux « lâches et aux salauds » de fuir leur condition.

Ce texte de Sartre, qui peut apparaître à certains comme provocant transforme les caractéristiques de la liberté : elle ne se définit plus comme le résultat d’un droit mais l’exercice d’un choix. En ce sens, elle ne supporte pas la lâcheté ou la résignation, et se manifeste au mieux dans les actes de lutte et de révolte par lesquels chacun affirme ce qu’il est.

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