Le mythe de la chute et la fiction d’un homme innocement : La fiction de l’innocence

> > Le mythe de la chute et la fiction d’un homme innocement : La fiction de l’innocence ; écrit le: 23 janvier 2015 par imen

Ce le mythe, rationalisé, a trouvé chez saint Augustin la force d’un dogme d’où il ressort qu’Adam, « volontairement corrompu » et « justement condamné », a, à la lettre, « transmis avec le sang sa corruption et sa peine » à tout le genre humain. Il faut dépasser d’emblée, semble-t-il, cette compréhension littérale du texte de la Genèse: elle risquerait de nous faire conclure trop vite à son absurdité.

Il n’est pas absurde d’affirmer que chaque homme est responsable non seulement devant lui-même mais encore devant tous les hommes. 11 n’est pas absurde «l’affirmer que personne n’est innocent, que personne, autrement dit, ne peut honnêtement répondre « oui » à la question : « As-tu tout fait — tout ce qui était en ton pouvoir— pour que le mal n’arrive pas ? » Le sens du symbole n’est pas incompatible, ici, avec la vérité du concept et les enseignements de l’expérience.

En sous titrant « Rapport sur la banalité du mal » son compte rendu du procès, en 1961, à Jérusalem, du nazi Eichmann et en décrivant l’absence, chez celui-ci, de tout sentiment propre à lui permettre, en conscience, de se reconnaître coupable des crimes dont on l’accusait, H. Arendt a montré quel sens avait, historiquement, la fiction d’un homme innocent. Comment ne pas évoquer ici, par contraste, les survivants des ghettos et des camps de concentration coupables à leurs propres yeux d’en être revenus et ainsi, simplement, quand tous avaient péri, de vivre encore ? « Nous qui avions échappé à l’enfer du ghetto, nous n’osions pas nous regarder. Avions-nous le droit de nous sauver ? Je rougis de honte à l’idée que je respire cet air pur, tandis que les nôtres meurent asphyxiés par les gaz ou brûlés vifs par les flammes» Dans un récit où il met en scène un Hitler imaginaire, évadé de son bunker et réfugié en Amérique du Sud, Ci. Steiner prête à l’ancien chance­lier du Reich cette explication de la solution finale : le juif a inventé la conscience et a fait l’homme coupable ; or cela est insupportable à l’homme moyen, qui préfé­rerait vivre, simplement vivre, sans penser ; il faut donc le tuer Si  l’on songe à la malignité sans bornes dont l’homme est capable autant qu’aux infinies souffrances qui l’oppriment, l’absence de culpabilité est plus pathologique que la culpabilité. Elle caractérise précisément la « nouvelle espèce de criminels » dont parle Arendt à propos d’Eichmann. Contre Nietzsche, encore une fois, il faut cesser de réduire remords et repentir à tics formes déguisées du ressentiment. Contre une certaine vulgate psychanalytique, aussi, on doit refuser de ramener le péché à la mise en scène de la lutte éternelle entre le désir sexuel et sa répression. La loi morale n’a pas d’abord la forme négative de l’interdit mais la forme positive de l’injonction. « Aime inlassablement, insatiablement, tous et tout », commande le starets Zosime à Aliocha Dimitrievitch et à tous ceux qui assistent à ses derniers moments. Ainsi seulement ce dernier peut aller répétant : « tous sont coupables envers tous et moi plus que tous les autres ». Non seulement une existence tout entière affranchie des sentiments négatifs n’est pas possible, mais c’est l’affirmation même de l’existence qui implique de tels sentiments. Peu importe ici que l’on parle le langage de la loi ou celui de l’amour : amour de la loi ou commandement d’aimer, on ne saurait d’ailleurs les séparer. Devant Dieu, on est également coupable de ne pas se conformer parfaitement à la loi et de n’aimer jamais assez.

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