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Le désir :vers le confort et la sécurité

> > Le désir :vers le confort et la sécurité ; écrit le: 24 mai 2012 par imen


Il s’agit ici de distinguer deux attitudes et deux types de désirs. De la même façon qu’il convient de ne pas confondre pour et en chacun un moi social et un moi privé, il semble pertinent de séparer désirs sociaux et désirs intimes. Si nous observons la plupart des désirs qui s’offrent à nous aujourd’hui, nous constatons à quel point ils sont le résultat de représentations sociales. Contrairement à Épicure qui nous invitait à nous méfier de tout désir d’accumulation, notre société dite de consommation nous engage dans un processus sans fin d’insatisfaction. La liaison de plus en plus forte qui existe entre désirs contemporains et amour-propre  manifeste en effet une logique sociale où la comparaison et la jalousie sont devenues principes.

Pour comprendre cela, rappelons qu’il y a la même différence entre l’amour et l’amour-propre (ou l’orgueil) qu’entre le désir de possession et l’envie de propriété. Se sentir jaloux, contrairement à ce que beaucoup croient, n’est pas un effet de l’amour, mais bien de l’amour-propre. Vouloir une personne pour soi exclusivement, et parfois même vouloir se garantir l’exclusivité de ses désirs, correspond bien à une envie de propriété et à une fierté déplacée, qui consistent à oser dire dans une logique sociale de comparaison : « c’est à moi ! ».

On comprend qu’en terme économique, cette logique s’appelle capitalisme. Et parce que le capitalisme a pour principe la propriété, et pour logique le profit (c’est-à-dire l’accumulation des richesses), une société capitaliste se peuple d’individus qui se définissent par l’amour-propre et la comparaison avec autrui.

Cette logique de comparaison transforme profondément le désir et la conscience ; car, visant l’accumulation, elle est sans fin et les désirs qui en dépendent restent donc insatisfaisants, c’est-à-dire pour la conscience • insuffisants et vains. De plus et paradoxalement la comparaison ne débouche pas sur plus de différences, et la richesse économique ne correspond pas a a richesse humaine. Car la seule façon de se comparer, dans le cadre de représentations déterminées par la société, consiste en effet à vouloir la meme chose. Et la plupart se définit aujourd’hui par des désirs de masse ou plus précisément une masse de désirs communs où ne s’exprime plus aucune individualité.

Il est possible alors de constater que le moralisme est toujours vivant sous d autres formes : les lois morales sont seulement devenues les lois du marche ; mais le principe est toujours le même : il revient à nous indiquer ce qu’il est bon de désirer. Et les écrans ne cessent de nous montrer l’homme que nous devrions être. Le bien s’est mis au pluriel la consommation est toujours la nouvelle religion, et nous multiplions notre image en criant : « Ecce Homo ! »

Il faudrait oser dire que ce qui constitue aujourd’hui la fierté de notre époque s’apparente à ce que les Grecs de l’antiquité appelaient de mauvaises manières : la soumission de tous aux mêmes goûts le confort plutôt que la liberté.

Les precheurs de nos sociétés modernes se reconnaissent à leurs discours sennes qui nous attachent à nos demeures nous répétant chaque heure et chaque jour ce que déjà l’on nous répétait la veille. La plupart de nos contemporains perdent le sens de la distance et des nuances, et désirent tout ce qui est commun, et s’ils ne l’obtiennent pas, exigent de voir que d autres peuvent l’avoir. Chacun veut l’égalité pour tous, c’est-à-dire la meme médiocrité pour le voisin. La pire vulgarité consiste toujours à n avoir aucune idee de sa propre vulgarité. Et ceux qui disent avoir trouvé le bonheur veulent imposer lçursdésirs et leurs visions, en faire les nôtres avec toujours la sordide et facile excuse de la bienveillance. Et sous cette bienveillance, le paternalisme et ses soi-disant bonnes intentions c’est- a-dire la pire forme du moralisme.

Cette fausse bienveillance coule à flots sur les écrans qui nous entourent — elle veille à nos biens, nous en faisant toujours désirer d’autres. Noël s’approche ou noël s’éloigne, mais chaque année revient plus vite. Dans les vitrines, ou s’exerce le grand art du déballage, les objets de désirs s’entassent et promettent leurs petites jouissances. Et ceux que ne concerne pas la fête traînent leur solitude comme une maladie honteuse ; cette solitude tant redoutée par la foule. Et aux mises en scène des vitrines répondent les mises en scènes de l’émoi, émoi, émoi. Mais dans les yeux des passants qui s’y arrêtent, on ne distingue plus ce qui faisait la richesse du désir et des consciences : la subjectivité, l’émotion intime, secrète et personnelle, les nuances individuelles qui permettaient à chacun de se distinguer de tous les autres. Et nous redoutons de ne plus pouvoir distinguer les passants les uns des autres, et de voir triompher ce que Nietzsche définissait comme le plus méprisable des hommes : « le dernier homme ».

Rappelons-nous avec Épicure qu’il est non seulement à chaque instant urgent d’être heureux, quels que soient nos âges et nos conditions ; mais aussi et surtout que le bonheur est et restera toujours une affaire privée et intime. C’est en ce sens au nom du bonheur de chacun que la philosophie se doit de résister sans cesse et encore à la mondialisation des idées, des désirs et des biens.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 1883-1885

« Je vais leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : à savoir le dernier homme.

Et Zarathoustra parla ainsi au peuple :

–   Il est temps que l’homme se propose un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance la plus haute.

Son sol est maintenant encore assez riche. Mais cette terre un jour sera pauvre et stérile, et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Hélas ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Hélas I Le temps est proche du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici I Je vous montre le dernier homme.

–  Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est<e que cela ? Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil.

La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, qui amenuise tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

–   Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil.

Ils ont abandonné les contrées où la vie était dure : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance avec précautions. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes I

Un peu de poison de-ci, de-là : cela procure des rêves agréables. Et beaucoup de poison en dernier lieu, pour mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais on a soin que la distraction ne fatigue pas.

On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible I

Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous.

–   Autrefois tout le monde était fou, disent les plus fins, et ils clignent de l’œil.

On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : de sorte que l’on n’en finit pas de se moquer. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt — de peur de se gâter l’estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on révère la santé.

–   Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes et ils clignent de l’œil. »

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra, celui qu ‘on appelle aussi « le prologue » ; car à ce moment l’interrompirent les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, s’écrièrent-ils, fais nous semblables à ces derniers hommes .

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