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La perception :Le mode des illusions

Vous êtes ici : » » La perception :Le mode des illusions ; écrit le: 24 mai 2012 par imen

La perception :Le mode des illusions

Platon, La République, Livre VII, 514a-515% IV5 siècle av. J.-C.

« Représente-toi donc des hommes qui vivent dans une sorte de demeure souterraine en forme de caverne, possédant, tout au long de la caverne, une entrée qui s’ouvre largement du côté du jour ; à l’intérieur de cette demeure ils sont, depuis leur enfance, enchaînés par les jambes et par le cou, en sorte qu’ils restent à la même place, ne voient que ce qui est en avant d’eux, incapables d’autre part, en raison de la chaîne qui tient leur tête, de tourner celle-ci circulairement. Quant à la lumière, elle leur vient d’un feu qui brûle en arrière d’eux, vers le haut et loin. Or entre ce feu et les prisonniers, imagine la montée d’une route, en travers de laquelle il faut te représenter qu’on a élevé un petit mur qui la barre, pareil à la cloison que les montreurs de marionnettes placent devant les hommes qui manœuvrent celles-ci et au-dessus de laquelle ils présentent ces marionnettes aux regards du public.

-Je vois I dit-il.


–   Alors, le long de ce petit mur, vois des hommes qui portent, dépassant le mur, toutes sortes d’objets fabriqués, des statues, ou encore des animaux en pierre, en bois, façonnés en toute sorte de matière ; de

ceux qui le longent en les portant, il y en a, vraisemblablement, qui parlent, il y en a qui se taisent.

–    Tu fais là, dit-il, une étrange description et tes prisonniers sont étranges !

–   C’est à nous qu’ils sont pareils ! répartis-je. Peux-tu croire en effet que des hommes dans leur situation, d’abord, aient eu d’eux-mêmes et les uns des autres aucune vision, hormis celle des ombres que le feu fait se projeter sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

–    Comment en effet l’auraient-ils eue, dit-il, si du moins ils ont été condamnés pour la vie à avoir la tête immobile ?

–    Et à l’égard des objets portés le long du mur, leur cas n’est-il pas identique ?

–    Evidemment I […]

–    Et, si en outre il y avait dans la prison un écho provenant de la paroi qui leur fait face ? Quand parlerait un de ceux qui passent le long du petit mur, croiras-tu que ces paroles, ils pourront les juger émanant d’ailleurs que de l’ombre qui passe le long de la paroi ?

–    Par Zeus, dit-il, ce n’est pas moi qui le croirai !

–   Dès lors, repris-je, les hommes dont telle est la condition ne tiendraient, pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objets fabriqués.

–    C’est tout à fait forcé ! dit-il.

–    Envisage donc, repris je, ce que serait le fait, pour eux, d’être délivrés de leurs chaînes, d’être guéris de leur déraison, au cas où en vertu de leur nature ces choses leur arriveraient de la façon que voici. Quand l’un de ces hommes aura été délivré et forcé soudainement à se lever, à tourner le cou, à marcher, à regarder du côté de la lumière ; quand, en faisant tout cela, il souffrira ; quand, en raison de ses éblouissements, il sera impuissant à regarder lesdits objets, dont autrefois il voyait les ombres, quel serait, selon toi, son langage si on lui disait que, tandis qu’autrefois c’étaient des billevesées qu’il voyait, c’est maintenant, dans une bien plus grande proximité du réel et tourné vers-diTf^us réelles réalités, qu’il aura dans le regard une plus grande rectitude ? et non moins naturellement, si, en lui désignant chacun des obfets qui passent le long de la crête du mur, on le forçait de répondre aux questions qu’on lui poserait sur ce qu’est chacun d’eux ? Ne penses-tu pas qu’il serait embarrassé ? qu’il estimerait les choses qu’il voyait autrefois plus vraies que celles qu’on lui désigne maintenant ?

–    Hé oui I dit-il, beaucoup plus vraies I

–    Mais, dis-moi, si on le forçait en outre à porter ses regards du côté de la lumière elle-même, ne penses-tu pas qu’il souffrirait des yeux, que, tournant le dos, il fuirait vers ces autres choses qu’il est capable de regarder, qu’il leur attribuerait une réalité plus certaine qu’à celles qu’on lui désigne ?

–    Exact I dit-il. »

Cette « allégorie de la caverne », qui a déjà donné lieu à de multiples explications des plus fameuses au plus fumeuses, met en scène des hommes prisonniers d’une ttëmeure souterraine. Leur situation nous apparaît d’autant plus étonnante qu’il est écrit « qu’à nous ils sont pareils ». Si nous leur ressemblons tant, c’est que, nous aussi, nous ne percevons pas les choses telles qu’elles sont. Pourtant, ce ne sont pas seulement nos sens qui nous éloignent par leur partialité et leur imperfection de la réalité, mais aussi et peut-être de façon plus dangereuse nos opinions, croyances et préjugés. Arrêtons-nous un instant sur ces « ombres que le feu fait se projeter sur la paroi de la caverne », et comprenons, que la plupart du temps sans faire l’effort de nous en rendre compte, nous ne percevons des choses que la façon dont l’opinion nous les éclaire. La caverne symbolise en ce sens chacune de nos cités et de nos demeures où nous prenons pour réel le spectacle que l’on nous montre. Et si ce feu, dans l’antiquité, symbolise l’opinion commune qui détermine les croyances et les préjugés de chacun et par cela même la façon dont chacun perçoit le monde ; les sociétés modernes en devenant société de l’information et de la communication n’ont fait que le nourrir davantage en projetant sur les parois du monde entier les opinions dominantes et en enchaînant chaque homme aux mêmes préjugés. On comprend alors à quel point le problème de la perception est un problème philosophique puisqu’il pose à la fois la question de la vérité et celle de la liberté. Car la liberté ne commence certainement qu’au moment ou l’on prend conscience des influences qui nous déterminent à percevoir et à penser les choses de telles ou telles façons. Philosopher consiste donc et d’abord à percevoir autrement, et pour et par cela même à se désenchaîner de ses habitudes et de ses préjugés qui nous font confondre les images projetées avec le monde réel.

Si ces prisonniers nous ressemblent tant, c’est aussi certainement parce que la plupart des hommes préfèrent le confort à la liberté. Sa conquête est en effet toujours un effort ; elle est même décrite comme supposant des moments de souffrance et de rejet, mais aussi de solitude et de soulagement. Si le philosophe est parfois tourné en ridicule dans l’opinion, ou pourchassé par la haine, c’est avant tout parce qu’il interroge les représentations à la mode, et par cela même la société ou son époque. La philosophie est d’abord affaire de point de vue et de changement : elle suppose de changer et de multiplier les points de vue possibles pour que sa perception des choses ne se réduise pas à une interprétation de plus ou à une interprétation commune mais inaugure une profonde analyse des êtres et des choses. La philosophie est aussi en ce sens affaire de nouveauté. La nouveauté est la façon la plus radicale de délivrer la perception des habitudes, préjugés et croyances qui la perturbent. Mais la nouveauté, comme la liberté, est peut-être aussi ce qu’il y a de plus difficile à percevoir et de plus facile ou confortable à rejeter. En ces derniers sens, la perception du philosophe semble pouvoir se comparer à celle de l’artiste qui, lorsqu’il interroge la société, est toujours menacé de censure ou de rejet.

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