La perception :L’art de la perception

> > La perception :L’art de la perception ; écrit le: 24 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

Si, malgré nos habitudes et nos craintes, nous parvenons tout de même à percevoir dans certains cas la nouveauté ; c’est certainement parce qu’il nous arrive parfois de sortir de la mauvaise foi ou d’une perception étriquée du monde pour laisser place à ce que nous percevons ou ressentons parfois encore si confusément ou si intimement que nous avons du mal à l’exprimer. L’art, ou le véritable artiste, peuvent en ce cas nous servir d’intermédiaire ou de « révélateur » pour étendre « nos facultés de percevoir ».

Bergson, La Pensée et le Mouvant, « la perception du changement », 1907

« A quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit,hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. […]

L’art suffirait donc à nous montrer qu’une extension des facultés de percevoir est possible. Mais comment s’opère-t-elle ? — Remarquons que l’artiste a toujours passé pour un “idéaliste”. On entend par là qu’il est moins préoccupé que nous du côté positif et matériel de la vie.

C’est, au sens propre du mot, un “distrait”. Pourquoi, étant plus détaché de la réalité, arrive-t-il à y voir plus de choses ? On ne le comprendrait pas, si la vision que nous avons ordinairement des objets extérieurs et de nous-mêmes n’était une vision que notre attachement à la réalité, notre besoin de vivre et d’agir, nous a amenés à rétrécir et à vider. De fait, il serait aisé de montrer que, plus nous sommes préoccupés de vivre, moins nous sommes enclins à contempler, et que les nécessités de l’action tendent à limiter le champ de la vision. »

Pour Bergson, l’art a un double effet sur la perception. D’une part, il nous permet de voir d’une autre façon ce qui nous entoure et se présente à nous, même si nous pensions déjà le connaître. Il est en ce sens et d’abord art de la représentation. Ainsi, au théâtre ou à l’opéra, la représentation d’une œuvre ne pourra prétendre à être de l’art que si elle nous permet de percevoir dans ce que nous connaissions déjà des éléments et des intérêts que nous n’apercevions pas encore. D’autre part, ils nous révèlent à nous- même ce que nous ne faisions au sens propre qu’apercevoir, c’est-à-dire ce que nous commencions à voir ou à distinguer plus ou moins sans que cela ne soit encore une perception claire et distincte – processus que rend au mieux la comparaison avec le bain photographique.

Ce double effet de représentation et de révélation, que chacun de nous a certainement un jour éprouvé devant une véritable oeuvre d’art, permet de comprendre à quel point la faculté de percevoir peut-être développée et ainsi à l’origine de rapports au réel bien plus riches que ceux imposés par l’habitude et les besoins de la vie. On peut espérer en ce sens que la fonction du philosophe, comme celle de l’artiste, soit de nous permettre de percevoir ce que les habitudes, les croyances et les préjugés nous empêchent de voir. Pourtant si la perception du plus grand nombre est souvent si réduite, c’est peut-être tout simplement parce que la majorité des hommes avant de philosopher ou de s’intéresser à l’art doit d’abord réussir à vivre et même pour la plupart à survivre. Cette dernière affirmation bien que fort simple n’est pas pour autant évidente puisqu’elle pose encore une fois le problème du confort et de la liberté même si ce choix est ici porté à l’extrême. Si la survie peut exiger de se mettre des oeillères et de ne se laisser distraire par rien d’autre que l’utilité et la nécessité du besoin, ces mêmes œillères peuvent se révéler fort dangereuses quand le prétendu confort qu’elles permettent d’obtenir devient aussi synonyme d’obéissance en société. Lorsque la perception se réduit à l’image perçue, la même image pour tous, nous finissons alors par nous confondre avec ces prisonniers que Platon nous décrivait. Entre ceux qui veulent influencer l’opinion et ceux qui prétendent détenir ou chercher une prétendue vérité, la perception est souvent menacée de toutes parts.

La frontière est toujours mince et facile à franchir entre celui qui affirme percevoir autrement la réalité et celui qui impose sa vision de la réalité (acceptée parce qu’elle plaît ou d’autres raisons moins avouables) et prétend par cela même éclairer les autres. Le premier s’appelle un homme libre et peut devenir philosophe ; le second se nomme moraliste ou idéaliste et se prétend toujours philosophe, et parfois jusqu’à la mort.

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