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La justice et le droit

Vous êtes ici : » » La justice et le droit ; écrit le: 25 mai 2012 par imen modifié le 7 juillet 2018

La justice et le droit

Bas les masques pour un instant de sincérité : au fond, dans notre for intérieur, il est difficile de ne pas croire que le plaisir, le bonheur et la liberté véritable sont, pour l’individu, bien plus du côté de l’injustice que de la justice

Regardez autour de vous et imaginez que durant simplement quelques minutes, licence soit donné à chacun de faire ce qui lui plaît sans que cela n’ait aucune conséquence juridique, morale ou même religieuse. Imaginez ce qui se passerait alors ! Qui commettrait l’injustice ? Qui la subirait ? Et celui ou celle qui se vantaient d’être juste en toutes circonstances, le resteront-ils encore longtemps ?

Nous commençons à comprendre qu’en tant qu’individu, nous aimerions bien faire tout ce qui nous plaît à condition de ne pas se faire prendre. Mais nous savons aussi qu’une telle perspective peut nous être défavorable, plus encore désagréable, si nous nous retrouvons dans la position de subir l’injustice ou le bon plaisir d’autrui sans pouvoir nous défendre. Alors en tant que citoyens nous exigeons des droits et la même justice pour tous. Mais qui en décidera ? Qui l’appliquera ? Les lois seront-elles forcément justes ? Autant de questions et de sentiments mêlés qu’il s’agit d’approfondir et d’éclairer.

 Du sentiment d’injustice à l’exigence de justice

Afin de nous aider dans notre réflexion sur les rapports entre le droit et la justice, arrêtons-nous sur quelques distinctions et définitions. Le Droit, dans son sens le plus général, désigne un ensemble de règles et de lois gouvernant les rapports humains en société. Il indique ce qu’il est permis et interdit de faire, et définit donc des limites pour l’action. La justice désigne, en son premier sens, l’institution chargée d’appliquer et de faire respecter les lois : elle détermine donc si la limite entre le permis et l’interdit a été franchie et décide de sanctions par rapport à la transgression. Dans un autre sens, la justice désigne une vertu ou un idéal et est souvent considérée comme la plus grande des vertus morales. Dans le premier sens, on pense le juste selon les lois ; dans l’autre sens, on pense les lois selon le juste. Savoir et décider qui du droit ou de la justice est le fondement de l’autre pose des problèmes dont la mauvaise résolution peut produire le pire des fanatismes.

Les difficultés et les définitions ne s’arrêtent pas là : si je définis la justice en m’appuyant sur des domaines aussi différents que le milieu scolaire, le milieu de travail ou la vie des animaux en milieu naturel, il m’apparaîtra alors certainement logique d’affirmer qu’il est juste que le plus habile,le plus motivé ou le plus intelligent obtienne plus que les autres. Que

penseraient les élèves d’un professeur qui voulant donner la même chance à tous mettrait la même note à toutes les copies ? Que diraient les employés d’un patron qui donnerait le même salaire à chacun sans tenir compte ni des efforts ni du travail ? Et pourtant, une telle attitude ne semblerait pas forcément illogique à ceux qui affirment que la justice consiste à traiter tout le monde de la même façon. Et pourtant il est sûr qu’une telle attitude provoquerait chez la plupart un réel sentiment d’injustice.

Pour sortir de toutes ces difficultés, essayons de comprendre ce qui poussa les hommes à établir les premières lois en s’accordant sur une définition de la justice. Le premier rapport que nous entretenons avec la justice se fait d’abord au travers du sentiment d’injustice. Nous avons tous le souvenir, et pour certains encore douloureux, d’une situation où le sentiment d’injustice que nous ressentions était si fort que nous aurions voulu crier au monde entier : « c’est injuste ! ». Et pourtant, et comme souvent, il faut se méfier des sentiments car il n’y a peut-être rien de plus contraire à la notion de justice et de droit que le sentiment d’injustice, je m’explique : la justice et le droit ne peuvent régler les rapports et les différents humains qu’en s’affranchissant du sentiment éprouvé par chacun. Si j’approfondis le sentiment d’injustice que j’ai ressenti, je trouverais certainement que ce qui le provoque et l’attise est l’impossibilité où j’étais alors de me venger de celui ou de celle qui me faisait ressentir un tel sentiment. Je comprends alors que le pire ne consiste pas à subir un affront, un outrage ou une injustice mais à ne pas pouvoir se venger. Et même si je pouvais me venger, je rentrerais par là même dans le cercle vicieux de la violence dont je pourrais être à nouveau victime. L’exigence d’une justice en société, qui ne se définit plus par rapport aux sentiments d’injustice de chacun, mais par rapport aux droits de chacun à vivre en sécurité, apparaît donc au momentuù l’on se rend compte qu’il y a plus de mal à subir une injustice sans pouvoir se venger que de plaisir à commettre l’injustice. Tel est le sens de la tirade de Glaucon dans La République de Platon.

Platon, La République, Livre II, IV® siècle av. J.-C.

« Les hommes prétendent que, par nature, il est bon de commettre l’injustice et mauvais de la souffrir, mais qu’il y a plus de mal à la souffrir que de bien à la commettre. Aussi, lorsque mutuellement ils la commettent et la subissent, et qu’ils goûtent des deux états, ceux qui ne peuvent point éviter l’un ni choisir l’autre estiment utile de s’entendre pour ne plus commettre ni subir l’injustice. De là prirent naissance les lois et les conventions, et l’on appela ce que prescrivait la loi légitime et juste. Voilà l’origine et l’essence de la justice : elle tient le milieu entre le plus grand bien – commettre impunément l’injustice – et le plus grand mal – la subir quand on est incapable de se venger. Entre ces deux extrêmes, la justice est aimée non comme un bien en soi, mais parce que l’impuissance de commettre l’injustice lui donne du prix. »

Ce texte est primordial car il permet de comprendre que la justice en société n’est pas là pour satisfaire les sentiments de celui qui a subi l’injustice : la justice n’a justement pas à tenir le rôle du justicier. Ce texte est décisif car il nous permet d’établir une différence entre la loi et le sentiment, entre le citoyen et l’individu. Et cette distinction n’est souvent pas faite par les partisans de la peine de mort. En tant qu’individu, nous éprouvons tous des sentiments d’injustice et des envies de nous venger qui dans certains cas pourraient nous pousser en dehors de la loi ; mais en tant que citoyens, et pour maintenir l’ordre social, il s’agit d’opposer à la tentation de se faire justice soi-même, et au cercle vicieux de la vengeance, la détermination de la justice et la force du Droit.

Obéir au droit et établir une justice sociale supposent donc à chaque instant de faire l’effort de ne pas suivre ses sentiments pour maintenir l’ordre social. Ce calcul d’intérêt, que nous qualifions de rationnel, sera certainement considéré comme hypocrite par d’autres. Nous pourrions leur répondre que l’hypocrisie est à la raison ce que l’invisibilité est à la nature.

Le mythe de Gygès, que raconte Glaucon dans La République illustre cette tragique position de l’homme entre son cœur et sa raison, entre la nature et la société, entre justice et injustice. Il nous dit même peut-être que l’important n’est pas la justice mais l’apparence de la justice ; et qu’il est possible d’obtenir pouvoir et privilèges à condition que les autres ne le voient pas.

Platon, La République, Livre II, IV siècle av. J.-C.

« Donnons licence au juste et à l’injuste de faire ce qu’ils veulent ; suivons-les et regardons où, l’un et l’autre, les mène le désir. Nous prendrons le juste en flagrant délit de poursuivre le même but que l’injuste, poussé par le besoin de l’emporter sur les autres : c’est ce que recherche toute nature comme un bien, mais que, par loi et par force, on ramène au respect de l’égalité.

La licence dont je parle serait surtout significative s’ils recevaient le pouvoir qu’eut jadis, dit-on, l’ancêtre de Gygès le Lydien. Cet homme était berger au service du roi qui gouvernait alors la Lydie. Un jour, au cours d’un violent orage accompagné d’un séisme, le sol se fendit et il se forma une ouverture béante près de l’endroit où il faisait paître son troupeau. Plein d’étonnement, il y descendit, et, entre autres merveilles que la fable énumère, il vit un cheval d’airain creux, percé de petites portes ; s’étant penché vers l’intérieur, il y aperçut un cadavre de taille plus grande, semblait-il, que celle d’un homme, et qui avait à la main un anneau d’or, dont il s’empara ; puis il partit sans prendre autre chose.

Or, à l’assemblée habituelle des bergers qui se tenait chaque mois pour informer le roi de l’état de ses troupeaux, il se rendit portant au doigt cet anneau. Ayant pris place au milieu des autres, il tourna par hasard le chaton de la bague vers l’intérieur de sa main ; aussitôt il devint invisible à ses voisins qui parlèrent de lui comme s’il était parti. Etonné, il mania de nouveau la bague en tâtonnant, tourna le chaton en dehors et, ce faisant, redevint visible. S’étant rendu compte de cela, il répéta l’expérience pour voir si l’anneau avait bien ce pouvoir ; le même prodige se reproduisit : en tournant le chaton en dedans il devenait invisible, en dehors visible. Dès qu’il fut sûr de son fait, il fit en sorte d’être au nombre des messagers qui se rendaient auprès du roi. Arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir.

Si donc il existait deux anneaux de cette sorte, et que le juste reçût l’un, l’injuste l’autre, aucun, pense-t-on, ne serait de nature assez adamantine pour persévérer dans la justice et pour avoir le courage de ne pas toucher au bien d’autrui, alors qu’il pourrait prendre sans crainte ce qu’il voudrait sur l’agora, s’introduire dans les maisons pour s’unir à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres et faire fout à son gré, devenu l’égal d’un dieu parmi les hommes. En agissant ainsi, rien ne le distinguerait du méchant : ils tendraient tous les deux vers le même but. Et l’on citerait cela comme une grande preuve que personne n’est juste volontairement, mais par contrainte, la justice n’étant pas un bien individuel, puisque celui qui se croit capable de commettre l’injustice la commet.

Tout homme, en effet, pense que l’injustice est individuellement plus profitable que la justice, et le pense avec raison d’après le partisan de cette doctrine. Car si quelqu’un recevait cette licence dont j’ai parlé, et ne consentait jamais à commettre l’injustice, ni à toucher au bien d’autrui, il paraîtrait le plus malheureux des hommes, et le plus insensé, à ceux qui auraient connaissance de sa conduite ; se trouvant mutuellement en présence ils le loueraient, mais pour se tromper les uns les autres, et à cause de leur crainte d’être eux-mêmes victimes de l’injustice. Voilà ce que j’avais à dire sur ce point. »

Au fond, ce qu’il y a peut-être de plus étonnant dans ce mythe, c’e l’affirmation implicite des conséquences de la justice et de l’injustice sur vie de ce pauvre berger. Si cet homme reste juste et ne viole pas la sépultm ne vole pas l’anneau, ne profite pas de ses pouvoirs et privilèges, reste pauvre et berger. Mais s’il pratique avec force et fortune l’injustï il deviendra roi. Quel avantage alors à préférer le droit à la force ?.

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