Un site du réseau encyclopédique Savoir.fr
➔ LITTÉRATURE

La défense des espèces naturelles et du réalisme

Vous êtes ici : » » La défense des espèces naturelles et du réalisme ; écrit le: 22 mai 2012 par marwa

La défense des espèces naturelles et du réalisme

Parmi les philosophes contemporains, nous sommes cependant loin de trouver un accord sur l’antiréalisme. Ce qui caractérise même une partie non négligeable de l’épistémologie d’aujourd’hui est le « retour » de conceptions réalistes. Le réaliste considère qu’il existe un lien étroit entre épistémologie et ontologie. Tous nos concepts ne correspondent certes pas, par une sorte d’isomorphie (chaque concept correspondant à une chose réelle), à la réalité, mais des pans entiers de réalité ne dépendent pas de nos choix conceptuels et théoriques, alors que ceux-ci, s’ils sont appropriés, nous permettent de connaître une réalité indépendante de nous.


Les stratégies diffèrent pour réaffirmer l’idée commune selon laquelle notre meilleure connaissance nous permet d’appréhender la réalité telle qu’elle est. On peut examiner ici celle d’un des principaux philosophes contemporains, Alvin Plantinga qui, dans Warrant and Proper Function [Garantie et fonctionnement correct], affirme : Pour qu’une de mes croyances soit garantie, il convient que mon équipement cognitif, le dispositif par lequel se forme et s’entretient l’une de mes croyances, soit indemne de tout dysfonctionnement. (1993, p. 4)

Plantinga ne demande pas que nos croyances soient fondées, ou qu’elles soient justifiées à l’issue d’une procédure épistémologique, comme celle à travers laquelle Descartes, dans les Méditations, parvenait finalement à s’assurer de ses connaissances, en passant par le cogito (je pense, je suis) et par l’existence d’un Dieu vérace (qui garantit que nous connaissons le réel pour peu que nous usions comme il convient de notre esprit). L’absence de dysfonctionnement, pour Plantinga, garantit mes croyances. Même si cette thèse ne se limite pas à ce qu’on appelle le « fiabilisme », elle en comprend un aspect.

Dans le « fiabilisme », la justification des croyances tient à des faits (bon fonctionnement de nos facultés, environnement propice) auxquels le sujet n’a pas accès. On peut aussi nommer « externalisme » certaines formes de cette conception. La justification de nos croyances n’est pas interne – ce qui supposerait alors un examen de nos propres croyances afin de déterminer leur valeur épistémique, leur crédibilité – mais externe : le monde tel qu’il est. Dès lors, cette justification n’est pas à notre disposition et notre fait. L’internalisme – la thèse selon laquelle nous devons pouvoir contrôler, par un examen de notre propre esprit, la valeur épistémique de nos croyances (leur valeur cognitive, ce qui les rend crédibles) – semble requérir l’infaillibilité. C’est ce qu’on trouve chez Descartes, par exemple, pour lequel notre connaissance doit se fonder sur des idées infalsifiables, indubitables et irréfutables. Connaître, c’est être infaillible. Fiabilisme et externalisme s’accommodent du faillibilisme. Si je ne suis pas dans une situation dans laquelle le dispositif cognitif fonctionne correctement, alors mes croyances ne sont pas garanties, elles sont peut-être fausses, sans que je puisse savoir qu’elles le sont. L’externalisme n’est pas sans poser de problème. Comment faire encore la différence entre une croyance vraie (par hasard) et la connaissance (savoir en sachant qu’on sait)? La connaissance deviendrait une affaire de chance (épistémique). Or, connaître, n’est-ce pas éliminer le hasard dans la découverte de la vérité ?

Une autre façon de contester le fiabilisme revient à imaginer des êtres rationnels dont les facultés cognitives (perception, mémoire, introspection, raisonnement) fonctionneraient correctement et qui, malgré cela, n’en auraient pas moins des croyances majoritairement fausses. C’est une hypothèse sceptique. Rien ne garantirait la fidélité de nos représentations à une réalité qui en est indépendante. Cependant, ne peut-on pas adjoindre à la notion de fonctionnement correct une forme de finalisme épistémique ? Supposons que nos facultés cognitives soient faites en vue de nous rendre à même de connaître la réalité. L’hypothèse semble osée, car les philosophes modernes, depuis Descartes et Spinoza, n’ont eu de cesse de mettre en garde contre le finalisme, la thèse selon laquelle les choses en général, et les être humains en particulier, ont une cause finale, un ce en vue de quoi ils sont ce qu’ils sont et comme ils sont. Remarquons qu’une telle hypothèse n’implique pas en soi l’existence d’un Créateur divin, qui aurait pensé l’être humain en vue d’en faire une créature rationnelle et capable de connaître. L’évolution pourrait aussi bien avoir favorisé l’émergence d’une espèce dont la survie passe par sa capacité à connaître la réalité.

Nous aurions pu avoir des prédicats comme «vleu» ou « blert », suggère Goodman, et aussi des catégories comme «émerubis» ou «lanard». L’implantation (la familiarité et l’habitude de projeter ces prédicats et catégories) n’a pas le pouvoir d’accréditer la correspondance avec la réalité. Mais si nous adoptions un modèle épistémologique comprenant fiabi­lisme, externalisme, et finalisme épistémique, n’est-il pas possible de rejeter la conception antiréaliste? La thèse selon laquelle l’esprit et la réalité sont totalement disjoints devient alors moins plausible. L’impossibilité de ne jamais nous représenter les choses telles qu’elles sont ne serait plus aussi évidente que certains philosophes modernes et contemporains l’ont suggéré. C’est aussi peut-être l’idée même de représentation qui serait mise en question. La connaissance n’est pas une représentation fidèle de la réalité, mais une façon de lui appartenir. Certains êtres – les êtres humains – ont la capacité de connaître et de comprendre ce qui les entoure. C’est, globalement, ce que pensaient Aristote et saint Thomas – ce qui montre que pour être contemporaine, la philosophie peut néanmoins se rattacher à une longue tradition.

D’un côté, on trouve un modèle « représentationaliste » d’un sujet connaissant faisant face à une réalité qu’il ne parvient pas vraiment à rejoindre parce qu’il se trouve comme enfermé dans ses représentations ou ses catégories subjectives, ou celles qui se constituent, historiquement, dans des sociétés. D’un autre, le fiabilisme encourage un modèle fort différent. La réalité ne nous fait pas face. Nous lui appartenons, à notre façon. Ce qui caractérise notre nature humaine est la capacité de connaître la réalité. Cela n’implique pas l’idée d’une correspondance terme à terme entre nos concepts et la réalité. Mais, globalement, nos concepts sont induits de notre présence dans la réalité et ils en résultent. Les schèmes conceptuels sont multiples, sans aucun doute, et cette pluralité se remarque dans l’impossibilité de faire se correspondre terme à terme les différentes langues. Le fait que certains termes d’une langue ne trouvent pas de correspondant direct dans d’autres a pu nous faire conclure que, finalement, les locuteurs de ces différentes langues vivent dans des univers distincts, construits en termes des langues qu’ils utilisent. Le relativisme linguistique et culturel est alors à son comble, entraînant un antiréalisme présenté comme une libération à l’égard d’un « absolutisme» métaphysique et épistémologique. Mais que les êtres humains dans le monde développent des schèmes catégoriels multiples et divers n’implique pas que ceux-ci ne correspondent pas, chacun à sa façon, à la réalité. Leur pluralité n’implique pas que la réalité leur soit relative ni qu’il soit aisé de passer, sans rupture, de l’un à l’autre.

L’énigme de vleu proposée par Goodman est un type d’argument consistant à mettre en évidence une possibilité qui va contre les faits, et à se demander pourquoi, par exemple, nous n’utilisons pas « vleu », « émerubis » et « lanard », alors que tout se passe, dans l’hypothèse philosophique du moins, comme si nous le pouvions. C’est l’une des sources de la tentation antiréaliste. Une possibilité logique est une belle chose, surtout pour l’esprit; mais quand on constate que les choses ne se passent décidément pas comme elles auraient pu se passer, il convient aussi d’en tenir compte. L’attrait pour les possibles ne doit pas faire perdre le sens du réel. Une certaine forme de réalisme consiste à supposer que les schèmes catégoriels – les ensembles articulés de concepts dans lesquels nous pensons la réalité – n’ont rien d’arbitraire. Ils sont multiples : ce ne sont pas les mêmes dans les sciences, dans la vie quotidienne, dans les arts. Ils prennent des accents différents en fonction des civilisations et des cultures. Mais cette pluralité, aussi manifeste soit-elle, n’est pas une contre-indication si puissante que cela à une forme de réalisme modéré.

Si, dans la philosophie contemporaine, l’antiréalisme a connu de beaux jours, s’il constitue aujourd’hui la thèse dominante, et une vulgate des sciences humaines et sociales, le réalisme, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, n’a pas rendu les armes.

← Article précédent: Article suivant:

Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles