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Épistémologie et éthique des croyances: Le défi sceptique

Vous êtes ici : » » Épistémologie et éthique des croyances: Le défi sceptique ; écrit le: 22 mai 2012 par marwa

Épistémologie et éthique des croyances: Le défi sceptique

Le scepticisme est l’idée que nous en savons beaucoup moins que nous le croyons. Il peut être partiel : on en sait moins au sujet de telle ou telle chose (le futur, par exemple), ou global : on en sait en général moins qu’on ne le croit. Poussé à la limite, le scepticisme consiste à dire que nous ne savons finalement rien. Ou bien, comme Montaigne, le sceptique demande « Que sais- je ? ». Car affirmer qu’il ne sait pas serait encore en dire plus qu’il ne peut. On est alors inquiet de l’étrangeté de toutes ces choses inconnues qui nous environnent, ou au contraire empli de la douce quiétude d’un scepticisme qui nous a conduits à renoncer aux folles prétentions cognitives.


Le scepticisme est une attitude philosophique fort ancienne – les Grecs (pyrrhonisme, académisme) nous ont légué le terme. Chez les Médiévaux, elle était moins répandue, mais certainement pas inconnue. Aux XVIe et XVIIe siècles, elle est devenue fréquente dans les querelles au sujet des croyances religieuses : comment distingue-t-on la vraie connaissance religieuse de ce qui est douteux ou faux? Dans l’opposition entre Érasme et Calvin, dans les débats entre Réforme et Contre-réforme, les arguments sceptiques ont été souvent utilisés (Popkin, 1995). Le scepticisme est au cœur de la pensée de Montaigne; il est perfectionné et contrecarré par Descartes, lui-même critiqué par Gassendi, Hobbes et Mersenne; il devient encyclopédique avec Pierre Bayle. Hume donne au scepticisme sa forme actuelle. La défense du sens commun par Thomas Reid, et celle de la possibilité de la connaissance par Kant, ne suffisent pas à enlever ses attraits au défi sceptique, dont la recrudescence est manifeste dans la philosophie contemporaine (voir Tiercelin, 2005).

Imaginons, comme Descartes le fait à un moment dans les Méditations métaphysiques, qu’il n’y ait que moi et mes croyances, et un malin génie, lequel est la cause des croyances que j’aurais si le monde était tel que je le crois être, rempli de choses extérieures de toutes sortes. Mettons cette hypothèse sceptique au goût du jour: on remplace le « moi » qui a des croyances par un cerveau dans une cuve et ses états mentaux, et le malin génie par un ordinateur dirigeant des stimulations neuronales (Putnam, 1984). Nous pourrions alors raisonner de la sorte, en considérant que p est mis pour une croyance ordinaire formulée par exemple par la proposition : « Il y a du lait dans le réfrigérateur ».

Le défi sceptique consiste à dire qu’aucune proposition empirique (fondée sur notre expérience) n’est immunisée contre le doute. La proposition p est douteuse s’il existe une autre proposition q, que S n’a aucune raison valable de nier (ici q = « S est trompé par un malin génie » ou « S est un cerveau dans une cuve »), et qui, ajoutée aux croyances de S (comme la croyance formulée dans p), affaiblit nettement ou détruit totalement le crédit qu’il convient d’accorder à p (on pourrait dire aussi, sa « valeur épistémique » ou sa « garantie »). Dès lors, S a perdu sa justification dans la croyance que p, et il ne peut pas être dit savoir que p. À moins que S n’ait de bonnes raisons de penser que l’hypothèse sceptique ne peut pas être prise au sérieux, le défi sceptique bloque toute prétention à la connaissance et à la valeur épistémique de nos croyances les plus ordinaires.

L’argument de l’ignorance suppose que la justification est dose sous la déduction, c’est-à-dire que si p (Il y a du lait dans le réfrigérateur) implique q (le rejet de l’hypothèse sceptique), la justification de p implique la justification de q. S n’aurait donc pas le droit de croire qu’il y a du lait dans le réfrigérateur s’il est incapable – et il l’est – de justifier le rejet de l’hypothèse sceptique. Mais est-il vrai que la justification soit close sous la déduction (c’est-à-dire que la prémisse 1 soit vraie) ?

Supposons que l’on accepte la thèse selon laquelle la justification de S dans sa croyance que p suppose que p soit garantie et que le processus grâce auquel S en est venu à croire que p est fiable. Il est possible que S ne soit pas justifié dans sa croyance que q (le rejet de l’hypothèse sceptique), parce que la croyance en laquelle q consiste n’est pas garantie et que le processus grâce auquel il en serait venu à croire q n’est pas fiable. Mais en quoi cela doit-il entraîner la conclusion 3 ? En quoi le fait que q ne soit pas garantie change-t-il quoi que ce soit à la garantie (valeur épistémique) de p ? Voici une autre façon de le dire : les objets de nos croyances sont les causes de ces croyances – au moins la plupart du temps. Si je crois qu’il y a du lait dans le réfrigérateur, c’est parce que ma croyance a été acquise par un processus fiable dans lequel le fait que le lait soit dans le réfrigérateur est la cause de ma croyance. Même si p entraîne q, la justification de p n’implique pas la justification de q, car les objets de ces croyances sont totalement différents. On peut cependant s’interroger sur la valeur de ce raisonnement en faveur de la justification de la croyance que p :

1.  La déduction est un moyen si important d’accroître notre savoir que contester sa clôture (c’est-à-dire la prémisse 1), surtout en faveur de la justification des croyances, serait d’un coût épistémologique exorbitant.

2.  La critique du principe selon lequel la justification est close sous la déduction consiste à dire que la justification est externe: ce qui garantit une croyance n’est pas l’examen interne par S de ses raisons de croire que p, mais que la croyance que p soit acquise par un processus fiable. (C’est le fait que p qui est la cause de la croyance de S que p, et si le processus est fiable, S ne croirait pas que p si p était faux.) En revanche, la défense du principe de clôture épistémique est internalise. En effet, selon la prémisse 2, si S n’a pas de raisons suffisantes pour rejeter l’hypothèse sceptique, c’est que l’examen interne de ses raisons de la rejeter ne le lui permet pas. Cela montre que l’argument de l’ignorance se situe bien dans un cadre internaliste, qui est alors, peut-être, le cadre « naturel » du scepticisme. Encore conviendrait-il toutefois de démontrer que l’internalisme est faux – ce qui n’a rien d’évident.

3.  Que nous soyons justifiés dans notre croyance que l’acquisition fiable des croyances assure leur justification est, exactement, le genre de prétendu savoir que le sceptique met en question par l’hypothèse sceptique… Autrement dit, la critique du scepticisme est ici une pétition de principe, puisqu’elle suppose exactement ce qui est contesté dans l’argument de l’ignorance.

Le scepticisme, on le voit, conserve tout son tonus.

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