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Fiabilisme

> > Fiabilisme ; écrit le: 23 mai 2012 par marwa

Revenons au défi sceptique. Malgré toute sa subtilité, il se heurte à l’une de nos intuitions les plus enracinées : nous savons des tas de choses. Je sais que j’ai des enfants, qu’il fait beau mais froid ce matin, que Nagoya est au Japon, etc. Certains savent des choses qu’on peut juger beaucoup plus intéressantes, par exemple dans des domaines scientifiques. Répondre au défi sceptique a souvent consisté à prescrire des normes de justification épistémique, différentes des normes ordinaires ou les améliorant. L’application de ces normes permettrait d’échapper au scepticisme. La justification épistémique reposerait ainsi sur des méta-croyances normatives et évaluatives permettant de déterminer si une croyance est légitime. Si nous ne les respectons pas, nous sommes épistémiquement dans notre tort (nous croyons sans en avoir le droit) et irresponsables (nous sommes prêts à diffuser des croyances illégitimes auprès d’autres, en prenant le risque de répandre l’erreur). Mais le sceptique est rusé: il élève le niveau d’exigence et les normes deviennent impossibles à satisfaire. Une autre façon de faire consiste, peut- être, en tenant compte de nos solides intuitions, à expliquer pourquoi les normes ordinaires sont finalement amplement suffisantes, voire pleinement satisfaisantes.

Pour Alvin Goldman, « une croyance tire son statut d’être justifiée de certains processus ou de certaines propriétés qui la justifient» (1979, p. 190). Il doit donc y avoir des processus qui justifient une croyance, mais cela n’implique pas qu’il y ait une raison que le sujet «possède» et qui justifie d’avoir cette croyance. Les processus défectueux ont quelque chose en commun : « ils partagent la caractéristique de l’absence de fiabilité: ils tendent à produire des erreurs la plupart du temps» (1979, p. 202). En revanche, les processus qui confèrent la justification semblent partager une caractéristique: la fiabilité. Ils produisent des croyances qui sont généralement vraies. Dès lors, « le statut de justification d’une croyance est fonction de la fiabilité du ou des processus qui la causent, dans la mesure (en première approximation) où la fiabilité consiste en la tendance d’un processus à produire des croyances vraies plutôt que fausses » (1979, p. 202) La justification n’est dès lors pas l’affaire de méta-croyances, que S doit avoir au sujet de ses croyances, par exemple qu’elles satisfont certains critères d’infaillibilité, d’infalsifiabilité ou d’indubitablité (comme chez Descartes) – ce qui interdirait toute justification des croyances d’un petit enfant (ou d’un animal). Pour que nos croyances soient justifiées par un processus fiable, nul besoin non plus que ce dernier soit parfaitement fiable ou infaillible. Nous acceptons comme processus fiables ceux qui ne sont pas garantis contre tout dysfonctionnement pour peu qu’ils soient fiables conditionnellement, c’est- à-dire conduisent généralement à des croyances vraies.

Il ne suffit cependant pas de dire que la croyance de S est justifiée pour peu qu’elle résulte d’un processus cognitif fiable. Car il faut encore que S tienne compte de ce qui pourrait légitimement affaiblir cette croyance. Si S se souvient d’avoir eu un vélo rouge quand il avait cinq ans, alors il est justifié dans sa croyance d’en avoir eu un, sauf s’il existe un processus conditionnellement fiable qui, s’il y avait eu recours, l’aurait empêché de le croire. Par exemple, S ne doit pas ignorer le témoignage des psychologues (et de la plupart des gens) qui mettent en doute la fiabilité des souvenirs que nous pouvons avoir au sujet des événements de notre petite enfance. On en arriverait alors à une formule (adaptée de Goldman, 1979, p. 217):

La croyance de S que p est justifiée si et seulement si (i) elle est produite par un processus cognitif fiable, et (ii) il n’y a pas de processus fiable ou conditionnellement fiable que S puisse suivre tel que, si S l’avait suivi, en plus du processus par lequel sa croyance s’est formée, il en aurait résulté que S n’aurait pas cru que p.

Il est vrai qu’alors la belle simplicité du fiabilisme – nos croyances sont justifiées par un processus fiable de formation – s’est quelque peu envolée !

Alvin Goldman admet que cette formule n’est pas sans poser de problèmes – et il faut engager ici mon lecteur à examiner le détail de l’article. Mais l’essentiel, c’est qu’il semble raisonnable maintenant de renoncer à formuler les conditions de la justification épistémique (et de notre droit de croire quelque chose) à partir d’une définition de la connaissance. Plutôt que de proposer a priori un critère de ce que doit être la connaissance, le fiabi­lisme part du fait de la connaissance. Il tente d’en décrire le mode de formation et précise les obligations qui pèsent sur elle.

Toutefois, ne pourrions-nous pas être des «connaisseurs fiables » et pourtant être les victimes d’une tromperie massive de la part du malin génie, comme dans le modèle cartésien de l’hypothèse sceptique, ou être des cerveaux dans une cuve ? Si je devine que Tomek actuellement se lave les dents, et que c’est bien ce qu’il fait, mais que je n’ai aucune raison de le croire, suis-je un connaisseur fiable ? En quoi deviner ne serait-il pas un processus fiable d’acquisition de connaissances ? Supposons que je vois Arnaud descendre du train un matin. Quel est le processus par lequel se forme ma croyance: (1) la perception, (2) la perception visuelle, (3) la perception visuelle le matin, (4) la perception visuelle le matin dans une gare, et pourquoi pas (5) la perception visuelle le matin dans une gare quand Arnaud porte sa casquette ? De (1) à (5), quel est exactement le processus pertinent pour la justification de ma croyance ? S’il est étroit, la fiabilité de ce processus sera parfaite. Mais s’il est très général, comme (1), de deux croyances produites par le même processus l’une pourra être justifiée sans pourtant que l’autre le soit. Qu’est-ce qui explique cette différence ? La discussion de telles objections, c’est ce qui fait du fiabilisme une option «vivante», car on a peut-être la possibilité d’y répondre. Par exemple, la clause (ii) dans la définition du fiabilisme (la version goldmanienne) ne permet-elle pas de répondre à ces objections? (Le lecteur est ici invité à y réfléchir, à trouver ou imaginer des exemples, car l’épistémologie, c’est en grande partie cela, et c’est donc fort distrayant.)

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