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L’empirisme en politique

Vous êtes ici : » » L’empirisme en politique ; écrit le: 25 mai 2012 par imen

Un des procédés les plus efficaces pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’idéalisme consiste à séparer radicalement morale et politique. À partir du moment où la politique quitte le ciel des idéaux et des postulats divins ; le politique, pour s’occuper des affaires humaines, ne s’appuie plus sur des principes mais sur des techniques et des stratégies empiriques. Dans Le Prince, Machiavel, de façon inédite, pense l’État et le pouvoir en terme d’intérêt et non plus en terme de vérité. Alors que l’œuvre de Machiavel a longtemps été caricaturée par les moralistes et réduite à la formule « la fin justifie les moyens », la lecture du texte, et en particulier du chapitre XVIII, dévoile une réalité bien plus pertinente et complexe.

Pour mieux comprendre ce que peut nous apporter une telle lecture, comparons ce que pensent du peuple Socrate et Machiavel. Le peuple, pour le premier, ressemble à une bande d’ignorants uniquement gouvernés par leurs désirs. Il faut donc, pense-t-il, faire leur bonheur malgré eux en les soumettant aux chefs qui les guideront au nom de la « Vérité ».

Machiavel pense autrement : les hommes qui composent le peuple ne sont pas seulement ignorants, ils sont aussi pour la plupart méchants. Pourtant, il faut dans une certaine mesure être à leur écoute car leur nombre fait leur force. L’important pour gouverner ne consiste pas alors à imposer une prétendue « vérité » au peuple, mais à lui plaire. Et lui plaire n’est pas très difficile pour un prince rusé, une fois constaté, que dans la plupart des cas, le peuple se contente de ce qu’il voit sans chercher à comprendre.

Machiavel illustre cette idée en rappelant le traitement que le rusé Cesare Borgia réserva à son fidèle lieutenant pour plaire au peuple du duché de Romagne. L’histoire peut se résumer ainsi : Cesare Borgia, pour conquérir et conserver le pouvoir était prêt à toutes les brutalités. De Orco, son lieutenant le plus fidèle et le plus cruel, était chargé en ce sens de rétablir l’ordre par la terreur en Romagne. Mais Borgia, attentif aux sentiments du peuple, sentit au bon moment la colère se répandre parmi ses sujets. Il s’empressa d’écouter les plaintes des victimes du cruel De Orco, et, pour plaire à son peuple humilié par la brutalité de son lieutenant, décida de le couper en deux et d’exposer les morceaux de sa dépouille en place publique : « Cet horrible spectacle satisfait le ressentiment des habitants, et les frappa en même temps de terreur ».

Par cette ruse, Borgia, non seulement se débarrassa d’un homme qui prêt à tout aurait pu se transformer en redoutable adversaire, mais surtout montra le spectacle d’un prince juste à ses sujets. Et le petit nombre d’hommes qui avait assez de finesse pour comprendre la ruse, à la vue d’un tel spectacle et de la satisfaction du plus grand nombre, eut aussi l’intelligence de se taire pour se préserver.


Machiavel, Le Prince, Chapitre XVIII, 1532

« Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.

On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force.La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre :il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’Antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.

Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince, devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles.

Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? »

Ce texte, souvent critiqué par les moralistes pour son cynisme, est peut-être une des plus pertinentes tentatives de compréhension de ce qui fait et fonde le pouvoir sur un peuple. Il permet, d’une part de comprendre, que l’intelligence (ou la ruse), seule, ne suffit jamais si elle ne s’allie pas avec la force. Car en effet si le peuple s’aperçoit des ruses et des fausses promesses, seules la crainte et la peur qu’inspire la force brutale les dissuaderont d’en prendre ombrage Et voilà balayés par ce simple constat tous ceux qui se croient plus intelligents qu’ils ne sont, les égocentrés, les idéalistes et les égocentriques qui, se sentant très supérieurs intellectuellement, sont persuadés que le pouvoir, un jour leur appartiendra.

D’autre part, ce texte dévoile aussi que la force ou la violence, seules, ne suffissent pas non plus ; car la force à pour défaut d’être une donnée quantitative et changeante, et c’est en ce sens que l’on rencontre toujours un plus fort que soi.

En prônant, pour conquérir et conserver le pouvoir, l’alliance de la force et de la loi, de la brutalité et de la ruse, du lion et du renard, Machiavel pose, en dehors de toutes considérations religieuses ou morales, le problème des rapports entre le Droit et la force. Il ouvre par cela même la possibilité d’une réflexion rationnelle sur les fondements légitimes de l’autorité. Cette tentative de rationalisation ne sera pourtant pas menée jusqu’au bout par Machiavel qui s’intéresse bien plus aux techniques et aux stratégies de conservation du pouvoir qu’aux principes du Droit.

Mais, le pas est franchi et le domaine politique désacralisé. On peut même voir dans la séparation que fait Machiavel entre morale et politique, l’une des premières affirmations d’un des principes fondamentaux de l’État républicain : le principe de laïcité.

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