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Soi et l’autre : L’ouverture à l’événement

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Binswanger.On peut peut-être interpréter dans ce sens le cas Bruno Brandt analysé par Binswanger dans son livre sur la mélancolie’*’’’. Ce patient a l’intention de se prendre avec ses bretelles dans la forêt mais, au cours de ses préparatifs, il aperçoit une belette et se «lit : « Tu n’as encore jamais vu de belette, donne-toi le temps ». Il observe l’animal une dizaine tic minutes, constate que son intention suicidaire n’est plus aussi pressante et retourne à la clinique où il était suivi. Binswanger remarque que, « si nous sommes enclins à dire que la “vie” a ici remporté la victoire sur la mort », c’est que quelque chose a, pour la première fois depuis long­temps, « réussi à captiver toute l’attention du malade » et lui a fourni un « support » ou un « point d’ancrage » auquel il s’est « cramponné comme un noyé » et qui lui a permis d’exister à nouveau. Il faut demander cependant ce qui a permis qu’un tel support, qu’un tel ancrage fût trouvé; il faut demander, autre­ment dit, ce qui a permis à l’animal de jouer son rôle libérateur. Ce qui l’a permis, c’est l’ouverture, à l’intérieur même du présent absolu dans lequel s’enferme l’exis­tence mélancolique, d’une perspective et, par là, d’une attente et d’une croyance indéterminées : celle que quelque chose pourrait encore arriver, qui rendrait la vie à nouveau possible. Que cette ouverture n’ait pas la forme de l’anticipation, qu’elle ne soit pas l’ouverture « statistique » d’un projet, c’est ce qu’implique la caractéri­sation même de la mélancolie comme une altération radicale de cette dernière. H11e est ouverture passive à antiparticule.

 elle est précisément Y attente, dans ce qui la distingue du projet mais aussi du désir. Elle suppose que quelque chose d’un avenir survive dans notre personne a notre incapacité à nous porter nous-mêmes en avant de nous-mêmes. Plus qu’une action, elle est une disposition à recevoir ce qui peut-être adviendra. Cette dispo­sition cependant n’est pas indifférente; elle reçoit elle-même de la souffrance une orientation qui en fait une disposition a recevoir sinon le bien, du moins ce qui n’est pas le mal. Axant Minkowski, qui a montré sa signification psychopatholo­gique c’est sans doute échelon, dans sa théorie du « pur amour », qui a le mieux mis en évidence cette aptitude paradoxale à demeurer simplement, dans l’attente, « exposé à quelque événement  ». Le pur amour, c’est précisément, sur le plan

formel, la pure éventualité que quelque chose arrivera, qu’il nous ne nous appartient ni de solliciter ni de produire mais seulement d’accueillir en nous comme l’œuvre d’un autre. La mort du désir intéressé coïncide en lui avec la naissance d’une passion que l’on peut dire désintéressée puisqu’elle détache le moi de lui- même et le destitue de tous les pouvoirs qu’il tient ordinairement de l’existence même dont il est le centre. La querelle suscitée, sur le plan théologique, par la théorie du pur amour, et le conflit qu’elle semblait impliquer entre la vertu de charité et la vertu d’espérance (apparemment centralisée sur le moi), est phénoménologiquement sans fondement. L’espérance, on l’a dit, ne se développe elle- même que sur fond de désespoir; autant que l’amour, elle est donc éloignée d’un calcul égoïste dont la souffrance, en son excès, nous rend d’ailleurs incapables. Amour ou espérance, c’est la même destitution, c’est la même exposition passive à ce qui advient — c’est la même attente. Dans les deux cas, autrement dit, ce n’est pas nous qui allons vers l’avenir mais l’avenir qui vient à nous. Nous restons passi­bles dans l’attente d’un possible auquel nous sommes intérieurement ouverts mais dont la projection et la réalisation ne dépendent pas de nous.

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