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Réalisme et antiréalisme: Réveil métaphysique

Vous êtes ici : » » Réalisme et antiréalisme: Réveil métaphysique ; écrit le: 22 mai 2012 par marwa

Réalisme et antiréalisme: Réveil métaphysique

Vous ouvrez les yeux ce matin. Les choses extérieures sont là autour de vous. Par la fenêtre, vous apercevez le pommier du jardin. Vous entendez du bruit dans la cuisine. On fait du café. Il va falloir se lever, aller en cours, penser à poster le chèque pour le loyer. Heureusement, ce soir, c’est l’anniversaire d’Albert et ce sera la fête, avec tous les amis.


Le monde comprend des choses naturelles, des artefacts (choses fabriquées), des personnes, dont des amis, celui ou celle qu’on aime, des universités (objets sociaux), des anniversaires (événements). Il existe des obligations (se lever le matin) et des valeurs (le travail, l’amitié, l’amour). Mais tout cela existe-t-il réellement? Le monde, n’est-ce pas que l’ensemble de nos ou plutôt de vos représentations ? N’est-ce pas votre monde, duquel vous ne sauriez sortir, comme pour ma part j’aurais le mien ? (Enfin, c’est le mien pour vous, car celui qui vous parle, n’est-ce pas encore vous, en tant que vous pensez un autre que vous, c’est- à-dire moi pour vous?) Mon monde serait aussi impénétrable pour vous que le vôtre l’est pour moi. La question de savoir si votre monde se confond avec vos représentations est encore une façon de vous représenter les choses. (Enfin, pour moi, de me représenter les choses telles que vous vous les représentez pour moi…) Alors, ce matin, soudainement, ne seriez-vous pas tenté de dire: «Mais finalement, mon esprit et le monde ne font qu’un ! ». Vous voici devenu idéaliste, puisque vous pensez que rien n’existe hormis l’esprit et ses représentations, et solipsiste (rien n’existe hormis vos représentations). Vous ne pensez pas seulement que vous êtes isolé du monde extérieur, que personne ne possède, comme vous l’avez, un accès à votre propre esprit

(solipsisme psychologique), ou que les mots de votre langage ne renvoient (ne font référence) exclusivement qu’à ce que vous avez dans l’esprit (solipsisme sémantique). Vous pensez que le monde n’est rien d’autre que ce que vous pensez qu’il soit. Bravo, vous n’avez pas encore pris le petit-déjeuner et déjà vous avez déjà fait de la métaphysique. La journée commence bien.

Les philosophes se sont toujours passionnés pour le problème de l’existence ou non d’une réalité indépendante de notre esprit, de notre langage, de nos conceptions. Dans la philosophie moderne (à partir de Descartes), l’intérêt pour ce problème est même devenu plus aigu. Dans la philosophie contemporaine, il nous prend à la gorge. Juste après la Seconde Guerre mondiale, Roman Ingarden intitulait un livre La controverse sur l’existence du monde (1947). Mais n’est-il pas étrange, voire absurde, de se demander si le monde existe ou non ? N’est-ce pas exactement le genre de sujet sur lequel il ne devrait pas y avoir de controverse ? Dans la seconde préface de la Critique de la raison pure, Kant disait que «cela reste pourtant toujours un scandale pour la philosophie et pour la raison humaine en général de devoir admettre seulement à titre de croyance l’existence de choses hors de nous […], et, si quelqu’un se met à en douter, de ne pouvoir lui opposer aucune preuve satisfaisante». Heidegger affirmait, pour sa part, que « le “scandale pour la philosophie” ne consiste pas en ce que cette démonstration reste depuis longtemps encore en souffrance, mais, à l’inverse, en ce que de telles démonstrations sont, encore et toujours, attendues et tentées » (1927, §43).

Cette controverse sur l’existence d’un monde indépendant de notre esprit, de nos conceptions, ou du langage, constitue la question du réalisme et de l’antiréalisme, centrale dans la philosophie contemporaine. N’est-ce pas mauvais signe pour la philosophie contemporaine, particulièrement analytique, qu’elle s’en préoccupe encore, comme le suggère Heidegger? Ne pouvons-nous jamais sortir de « l’espace des raisons », demande aujourd’hui John McDowell (1994)? Nouvelle formulation, mais le problème a-t-il jamais eu le moindre intérêt? N’est-ce pas, typiquement, le type d’interrogation auquel les philosophes prennent plaisir, mais qui ne mènent à rien ? Ne doit-on pas attendre surtout qu’ils nous expliquent pourquoi certains se posent, vainement, des questions de cet ordre, plutôt que d’essayer de leur donner une réponse? Et si un philosophe pouvait nous guérir de ce type d’interrogations, nous rendre notre quiétude, en nous montrant comment, dans la vie ordinaire, cela ne joue finalement aucun rôle, ne réaliserait-il pas le vœu d’Heidegger? Bref, ne convient-il pas d’aller finalement prendre le petit-déjeuner, en ne nous préoccupant plus de ces questions métaphysiques : « Le monde existe-t-il ? », « Le monde a-t-il les caractéristiques que nous lui attribuons ou ne sont-elles que nos façons de nous le représenter ? », « Pouvons-nous connaître les choses telles qu’elles sont ?» ?

Qu’est-ce que l’antiréalisme ?

Partons de ces deux caractérisations du réalisme et de l’antiréalisme : Ces appellations – réalisme et antiréalisme – sont récentes en philosophie (et utilisée par les philosophes analytiques). Jus­qu’alors, on avait surtout opposé le réalisme et l’idéalisme – thèse selon laquelle tout ce qui existe, ce sont des esprits ou des modifications d’un esprit (des idées). Un idéaliste affirme qu’il n’existe pas de monde indépendant de l’esprit ou de nos idées. L’antiréaliste affirme quant à lui qu’il n’existe pas de monde indépendant de l’esprit, c’est-à-dire de nos conceptions, affirmations, théories. Pas de différence ? Pourtant, si. L’idéaliste dit que la nature de toute chose est mentale ou spirituelle. Mais la nature de la réalité, la façon dont est le monde, ce que sont et comment les choses sont, cela ne dépend en rien de nos conceptions et théories. L’antiréaliste affirme pour sa part que l’activité intellectuelle, consistant principalement en différentes pratiques sociales, détermine la nature de toutes choses. Idéalisme et antiréalisme diffèrent donc nettement: dans le premier, il existe une réalité, mais elle est de nature mentale ou spirituelle; dans le second, ce que nous appelons « réalité » n’est en rien indépendant de la description que nous en faisons.

Selon Hilary Putnam, « la question “De quels objets le monde est-il fait?” n’a de sens que dans une théorie ou une description » et, ajoute-t-il, « il y a plus d’une théorie ou description “vraie” du monde» (1984, p. 61). Kant a affirmé que tout ce que nous pouvons connaître tient sa structure de base des catégories de l’esprit grâce auxquelles nous le pensons, et non de ce qu’il est en lui-même. Putnam adopte ainsi une forme de relativisme, puisqu’il retient la possibilité d’une pluralité de manières de décrire, de conceptualiser, d’organiser dans une théorie, la réalité. Tous ces schèmes conceptuels seraient naturellement incompatibles si chacun d’eux avaient la prétention de correspondre à la réalité telle qu’elle est. La notion kantienne de « chose-en-soi » préservait une forme de réalisme. De la chose telle qu’elle est en elle-même, on ne peut rien savoir, puisque nous n’avons connaissance que des phénomènes. Mais on sait qu’il y en a une, cela rassure. Sans la notion kantienne de «chose-en-soi», un antiréalisme radical (dont la version défendue par Putnam dans son livre de 1981 s’appelle « internalisme ») semble cependant devoir s’imposer. Il s’ensuit un pluralisme dans les descriptions du monde. La vérité n’est pas la correspondance avec une réalité indépendante, mais, selon Putnam, « l’acceptabilité rationnelle (idéalisée) – une sorte de cohérence idéale de nos croyances entre elles et avec nos expériences telles qu’elles sont représentées dans notre système de croyances» (1981, p. 61). Il n’y a pas de point de vue absolu ou divin, mais des points de vue de personnes ou de groupes de personnes, qui reflètent leurs intérêts et leurs objectifs, compris dans leurs descriptions et leurs théories.

Plus fort encore, Putnam précise que « les “objets” n’existent pas indépendamment des cadres conceptuels. C’est nous qui découpons le monde en objets lorsque nous introduisons tel ou tel cadre descriptif » (1981, p. 64). Cette idée selon laquelle, avec notre langage, nous découpons la réalité et créons ainsi les objets qu’elle contient, bien loin qu’ils s’imposent à nous, est certainement l’une de celles qui a le plus attiré et excité les philosophes contemporains. Elle est répandue chez les linguistes, anthropologues, sociologues, et en général dans les sciences humaines – dont elle pourrait même constituer le programme de base, à tel point qu’elle passe parfois pour incontestable. J’ai pu remarquer qu’elle plaît aussi beaucoup aux étudiants. Elle donne en effet le sentiment d’être libéré d’une obligation à l’égard de la réalité telle qu’elle est (puisque cela n’existe pas). Elle donne aux êtres humains tout loisir et responsabilité pour penser le monde : c’est à eux de le faire, en quelque sorte, en inventant de nouveaux découpages. On se sent alors libre et investi d’une responsabilité entière: chacun est un pur créateur de soi et de ses valeurs. Mais cette idée ne s’impose qu’au terme d’une sorte de désillusion. Spontanément, et un peu bêtement pensent certains, nous serions réalistes. Le réaliste est souvent qualifié de «naïf». L’antiréaliste semble au contraire habile à détecter les faux absolus (il n’en est pas de vrais, de toute façon), et à repérer nos projections là où l’on croit avoir affaire à une réalité indépendante de nous. Grâce à la philosophie contemporaine, nous serions guéris de cette naïveté. Cette idée est parfois aussi rapprochée de la création artistique : l’artiste moderne et contemporain, libéré de l’exigence de l’imitation (le terme « mimésis» fait plus sérieux), proposerait de nouveaux découpages de la réalité, et même une autre réalité, une surréalité, ou n’aurait que faire de la réalité. (Cette rhétorique est très présente dans la critique d’art et le discours convenu sur l’art moderne et contemporain.) Il n’existe pas de monde tout fait, mais, si l’on n’y prend pas garde, on peut pourtant avoir cette fausse impression. Le « réalisme métaphysique» est la thèse philosophique qui prétend, à tort donc, donner un statut théorique à cette illusion.

 L’antiréaliste peut être tenté d’aller encore plus loin et d’affirmer que le monde et les objets qu’il comprend ne sont rien d’autre que des constructions sociales. Putnam s’en garde bien, car il a un sens aigu des difficultés de l’antiréalisme. Mais ce « obstructionnisme » social aura été courant dans la seconde moitié du xxe siècle, particulièrement chez les philosophes qu’on appelle « postmodernes » (voir éclairage n° 8, « Qu’est-ce qu’être postmoderne ? »). Dans toute une partie de la philosophie française contemporaine, c’est une thèse qui semble aller de soi. Chez nombre de sociologues, elle apparaît comme une évidence à partir de laquelle leur travail peut se développer, mais qui n’est nullement contestable : la réalité est le reflet de nos pratiques sociales. (Par exemple, l’identité humaine, le sentiment d’être une personne, est une construction dans un cadre social.) Mais ce constructionnisme est souvent étendu à tout. Une montagne, par exemple, ce n’est rien d’autre qu’une certaine portion de territoire isolée du reste en fonction de nos activités humaines, de nos pratiques et de nos intérêts. Les montagnes n’existent pas indépendamment de notre usage du concept de montagne, et celui-ci est imprégné de nos activités sociales. Imaginons qu’il existe des oiseaux intelligents, capables de produire des schèmes conceptuels. Leur topographie serait alors bien différente de la nôtre, car ils vivent différemment de nous, comme nous pouvons le remarquer.

Pour l’antiréaliste, les sciences elles-mêmes ne disent pas ce qu’est la réalité. Les théories scientifiques sont fondamentalement des instruments grâce auxquels nous sommes à même de prévoir ce qui va se passer: elles ne décrivent pas une réalité indépendante de nous. Elles sont fondamentalement liées, non pas au monde tel qu’il est, mais à des facteurs sociaux. Des facteurs anthropologiques influent ainsi sur nos connaissances scientifiques et minent la prétention à l’objectivité que nous leur associons généralement. Cela vaut encore bien plus pour le réalisme métaphysique, qui ne correspond peut-être à rien d’autre qu’une prétention à adopter un point de vue divin sur le monde, s’il ne s’agit pas d’une forme de mainmise intellectuelle (voire, selon certains, d’une forme de chauvinisme mâle, politiquement douteux, prétendant imposer une vérité absolue). Il n’existe rien d’autre que des faits sociaux qui, eux-mêmes, sont des constructions sociales. L’antiréalisme devient ainsi le déni de la métaphysique, identifiée à la prétention à la vérité objective.

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