L’inconscient :L’hypothèse de l’inconscient

> > L’inconscient :L’hypothèse de l’inconscient ; écrit le: 24 mai 2012 par imen

Au risque de vous déplaire, il faut rappeler ici que vous tenez entre vos mains un livre de philosophie et non pas un traité de psychologie, et encore moins un abrégé de psychanalyse. Au risque de vous irriter, il faut admettre que le propre des « fausses sciences » consiste à se reposer sur des principes non pas seulement indémontrables, mais surtout irréfutables qui ne se prouvent pas mais s’éprouvent, et que tel est le cas de l’inconscient. Mon but n’est pas ici d’attaquer gratuitement la psychanalyse, ou de faire prévaloir une prétendue supériorité de la philosophie, encore moins de privilégier la chimie à la parole, mais simplement de montrer que Freud n’a jamais suivi une méthode qui mériterait de se dire scientifique, ou même simplement sérieuse, et rigoureuse : il manque à la pensée de Freud et de ses disciples cette pointe de diamant de la pensée qui la rend vivante et qu’on appelle le doute.

 L’hypothèse de l’inconscient

La force apparente de l’hypothèse de Freud consiste à se fonder sur des constats que nous faisons tous au sujet de notre psychisme ; à savoir l’impression que certaines pensées m’échappent, ou encore la sensation de malaise ou de mal-être que je ne m’explique pas et d’autres choses du même genre. Ces différents sentiments s’expliquent pour Freud par un conflit entre des forces psychiques contradictoires. Le simple fait qu’il y ait conflit prouve même pour lui l’existence de deux entités psychiques différentes : la conscience et l’inconscient. Car d’où viendraient « ces hôtes étrangers » dont la conscience n’arrive pas à se débarrasser et qui pourtant me hantent et m’habitent si ce n’est d’une partie de mon être que je ne connais pas, c’est-à-dire un autre « moi » qui ne se réduit pas au « moi » de la conscience.

Freud, L’inquiétante Etrangeté et autres essais, « Une difficulté de la psychanalyse », 1919

« Dans certaines maladies et justement, ¡1 est vrai, dans le cas des névroses que nous étudions, il en va autrement. Le moi se sent mal à l’aise, il rencontre des limites à son pouvoir à l’intérieur de sa propre maison, l’âme. Des pensées surgissent soudain dont on ne sait d’où elles viennent ; et l’on ne peut rien faire pour les chasser. Ces hôtes étrangers semblent avoir eux-mêmes plus de pouvoir que ceux qui sont soumis au moi ; ils résistent à tous les moyens par ailleurs éprouvés, par lesquels la volonté exerce son pouvoir, ne se laissent pas démonter par la réfutation logique, restent imperméables aux énoncés contraires de la réalité. Ou bien surviennent des impulsions qui ressemblent à celles d’un étranger, si bien que le moi les dénie, mais il ne peut s’empêcher de les redouter et de prendre à leur encontre des mesures préventives. Le moi se dit que c’est une maladie, une invasion étrangère, il accroît sa vigilance, mais il ne peut comprendre pourquoi il se sent si étrangement paralysé.

Il est vrai que la psychiatrie, dans de telles occurrences, conteste que des esprits malins étrangers aient pénétré dans la vie psychique ; mais par ailleurs, elle se contente de hausser les épaules en disant : dégénérescence, disposition héréditaire, infériorité constitutionnelle !

La psychanalyse, elle, entreprend d’élucider ces cas de maladies étranges, elle se lance dans des investigations minutieuses et de longue haleine, élabore des concepts auxiliaires et des constructions scientifiques, et elle peut finalement dire au moi : « Rien d’étranger n’est entré en toi, c’est une partie de ta propre vie psychique qui s’est dérobée à ta connaissance et à la domination de ta volonté. C’est pourquoi d’ailleurs tu es si faible pour te défendre ; tu combats avec une partie de tes forces contre l’autre partie ; tu ne peux pas mobiliser toutes tes forces comme contre un ennemi extérieur. »

Cette hypothèse est séduisante ; mais pour qui s’intéresse aux lectures et aux influences (avouées ou non) de Freud, et en particulier celle de Nietzsche qui fut le premier à se donner lui-même le titre de « psychologue », force est de constater que cette hypothèse est non seulement réductrice mais aussi le résultat d’une mauvaise interprétation par Freud de ce que Nietzsche appelle « névrose ». Bien avant l’invention de la psychanalyse, Nietzsche a en effet consacré la majeure partie de son œuvre à sonder l’âme humaine et à exposer, comprendre et expliquer ce qui mettait l’homme en contradiction avec lui-même. Nietzsche, lui aussi parle de maladie et d’illusion de l’âme. Il est même le premier à réclamer que « la psychologie retrouve son statut de science maîtresse, que toutes les autres sciences ont pour tâche de servir et de préparer. Car, désormais la psychologie est redevenue le chemin qui conduit aux problèmes essentiels ». Mais la maladie de l’âme n’a pas ici à voir avec le vécu, les pulsions ou la sexualité de celui qui en souffre, mais est le résultat d’une culture millénaire qui a empoisonné les actes et les pensées par les sentiments de dette et de culpabilité. Comprenons bien : pour Nietzsche, ce n’est pas l’inconscient qui met l’homme en contradiction avec lui-même, mais la mauvaise conscience. Or la mauvaise conscience consiste justement à se croire coupable de son mal-être en le réinterprétant de façon psychologique et illusoire – ce que propose justement de faire Freud.

Nietzsche, en travaillant sur les notions de ressentiment, refoulement, illusion et inhibition décrit les processus qui mènent aux conflits de l’âme avec elle-même en donnant comme origine à la névrose la réinterprétation dans le domaine psychologique et moral d’un malaise physiologique.

Comprenons simplement ce que cela signifie : il nous arrive à tous pour des raisons physiologiques – fatigue, épuisement, maladie, mauvais régime alimentaire,… – de nous sentir mal. Mais, dans notre culture, alors que le bien-être se vit sans explications, le moindre sentiment de mal-être demande sa justification. Si je me sens mal, il doit bien y avoir une cause

quelque part qui permettrait de l’expliquer. Et la névrose, pour Nietzsche,commence avec le rejet des explications physiologiques au profit des explications psychologiques et morales. Or c’est justement ce que fait Freud en inventant l’hypothèse de l’inconscient qui pour Nietzsche ne se réduirait qu’à une illusion .religieuse de plus menant à la mauvaise

conscience. Lisions la suite du texte de freud pour nous en convaincre davantage,s’il en est besoin.

« Et ce n’est même pas la part la plus mauvaise ou la plus insignifiante de tes forces psychiques qui s’est ainsi opposée à toi et est devenue indépendante de toi. La responsabilité, je dois le dire, Ken incombe entièrement. Tu as surestimé tes forces quand tu as cru que tu pouvais faire de tes pulsions sexuelles ce que tu voulais, et que tu n’avais pas besoin de faire le moindre cas de leurs intentions. Alors elles se sont révoltées, et ont suivi leurs propres voies obscures pour échapper à la répression, elles se sont fait droit d’une manière qui ne peut plus te convenir. Comment elles y ont réussi, et par quelle route elles ont cheminé, cela, tu ne l’as pas appris ; c’est seulement le résultat de ce travail, le symptôme, que tu ressens comme souffrance, qui est parvenu à ta connaissance. Tu ne le reconnais pas alors comme un rejeton de tes propres pulsions réprouvées, et tu ne sais pas qu’il s’agit là de leur satisfaction substitutive.

Mais ce qui rend tout ce processus possible, c’est seulement le fait que tu es également dans l’erreur sur un autre point important. Tu es assuré d’apprendre tout ce qui se passe dans ton âme, pourvu que ce soit assez important, parce que, alors, ta conscience te le signale. Et quand dans ton âme tu n’as reçu aucune nouvelle de quelque chose, tu admets en toute confiance que cela n’est pas contenu en elle. Davantage, tu vas jusqu’à tenir “psychique” pour identique à “conscient”, c’est-à-dire connu de toi, malgré les preuves les plus patentes que dans ta vie psychique, il doit en permanence se passer beaucoup plus de choses qu’il n’en peut accéder à ta conscience. Accepte donc sur ce point de te laisser instruire ! Le psychique en toi ne coïncide pas avec ce dont tu es conscient ; ce sont deux choses différentes, que quelque chose se passe dans ton âme, et que tu en sois par ailleurs informé. Je veux bien concéder qu’à l’ordinaire, le service de renseignement qui dessert ta conscience suffit à tes besoins. Tu peux te bercer de l’illusion que tu apprends tout ce qui revêt une certaine importance. Mais dans bien des cas, par exemple dans celui d’un conflit pulsionnel de ce genre, il est en panne, et alors, ta volonté ne va pas plus loin que ton savoir. Mais dans tous les cas, ces renseignements de ta conscience sont incomplets et souvent peu sûrs ; par ailleurs, il arrive assez souvent que tu ne sois informé des évènements que quand ils sont déjà accomplis et que tu ne peux plus rien y changer. Qui saurait évaluer, même si tu n’es pas malade, tout ce qui s’agite dans ton âme et dont tu n’apprends rien, ou dont tu es mal informé ?

Tu te comportes comme un souverain absolu qui se contente des renseignements que lui apportent les hauts fonctionnaires de sa cour, et qui ne descends pas dans la rue pour écouter la voix du peuple. Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de le devenir.

C’est ainsi que la psychanalyse a voulu instruire le moi. Mais ces deux élucidations, à savoir que la vie pulsionnelle de la sexualité en nous ne peut être domptée entièrement, et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, ne sont accessibles au moi et ne sont soumis à celui-ci que par le biais d’une perception incomplète et peu sûre, reviennent à affirmer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison. »

À la lumière des textes de Nietzsche, le tour de force et de passe-passe que tente d’accomplir Freud est terrible. Donnant l’impression de vouloir faire profiter chacun et l’humanité toute entière de ses découvertes, il ne cesse d’affirmer que l’interprétation psychologique des sentiments de mal-être est la seule unique et véritable interprétation possible. Il va même plus loin puisqu’il déduit même de l’existence de ces conflits psychologiques l’existence de l’inconscient, à peu près de la même façon que certains déduisent du fait de l’existence du croyant l’existence de Dieu. Il suffit pourtant de relire ce qu’écrit Nietzsche à propos de la mauvaise conscience et de la culpabilité pour comprendre à quel point la théorie de Freud n’est qu’une hypothèse qui a bien plus à voir avec la croyance qu’avec « des constructions scientifiques ».

Nietzsche, Généalogie de la morale, III, § 16, 1887

« Que quelqu’un se sente “coupable” et “pécheur” ne prouve nullement qu’il le soit en réalité, pas plus que quelqu’un est bien portant parce qu’il se sent bien portant. Qu’on se souvienne donc des fameux procès de sorcellerie : à cette époque, les juges les plus clairvoyants et les plus humains ne doutaient pas qu’il n’y eût là culpabilité ; les “sorcières” elles- mêmes n’en doutaient pas, — et pourtant la culpabilité n’existait pas. Donnons à cette hypothèse une forme plus large : la “douleur psychique” elle-même ne passe pas à mes yeux pour un fait, mais seulement pour une explication (de causalité) des faits qu’on ne peut encore formuler exactement : c’est quelque chose qui flotte dans l’air et que la science est impuissante à fixer — en somme un mot bien gras tenant la place d’un maigre point d’interrogation. Quand quelqu’un ne vient pas à bout d’une “douleur psychique”, la faute n’en est pas, allons-y carrément, à son âme, mais plus vraisemblablement à son ventre (y aller carrément, ce n’est pas encore exprimer le vœu d’être entendu, d’être compris de cette façon…). Un homme fort et bien doué digère les événements de sa vie (y compris les faits et les forfaits), comme il digère ses repas, même lorsqu’il a dû avaler de durs morceaux. »

On sent bien à lire ce texte que Freud l’a lu aussi mais qu’il le trahit en ne mettant pas dans le bas-ventre ce que Nietzsche y supposait. Pour Freud, si l’âme souffre, cela vient de l’âme elle-même. Pour Nietzsche, tout au contraire, la véritable souffrance commence au moment où l’âme elle- même tombe dans l’illusion qui consiste à croire qu’elle est la cause de sa propre souffrance (et sombre ainsi dans la mauvaise conscience).

L’hypothèse de l’inconscient nous apparaît alors véritablement comme un processus de « mauvaise foi » quel que soit le sens donné à cette expression : mauvaise foi, car elle consiste à se tromper soi-même ; mauvaise foi car elle ne fait que déplacer pour la réintroduire par d’autres moyens la croyance en un dieu tout puissant. La psychanalyse réintroduit ce que la philosophie depuis quelques siècles avait chassé du domaine de la connaissance : la religion toute puissante. L’« Inconscient » qui fait que « je ne suis pas maître dans ma propre maison » ressemble fortement à une divinité. Le surmoi s’avance comme un dieu, Les pulsions remplacent le diable, le divan remplace le confessionnal, le corps et ses pulsions sont toujours le lieu du problème, et à la fin c’est toujours l’âme qui souffre. La culpabilité et la difficulté d’expier sont toujours présentes. Les honoraires remplacent les indulgences : le psychanalyste doit créer et entretenir les maladies qu’il prétend soigner soit en ne permettant pas l’oubli du traumatisme (alors que l’oubli est « naturellement » un facteur de guérison) ou en le créant de toutes pièces : « Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de le devenir. »

C’est le propre du charlatan pour Nietzsche de prétendre soigner alors qu’il empoisonne, ou le propre de la religion (c’est-à-dire toujours selon lui le résultat d’une volonté de toute puissance exercée par les envieux et les malheureux dont le plaisir ultime est de voir les autres souffrir autant qu’eux). Toute thérapeutique du salut, promettant la fin de la souffrance de l’âme, a comme « véritable intention cachée », écrit Nietzsche, « de rendre malade» ; et on ne peut s’empêcher en lisant cela de penser à l’intérêt de Freud, lui qui se prétend à la fois savant et thérapeute, de conserver à la fois des disciples et des malades.

Nietzsche, qui fut l’un des premiers si ce n’est le premier à se donner le nom de « psychologue : l’infaillible sondeur d’âmes » a donc l’extrême bonté de nous avertir à l’avance des illusions qui s’attacheront à la psychologie en affirmant que la névrose n’est souvent rien d’autre que la réinterprétation dans le domaine imaginaire de la morale et de la religion de troubles physiologiques. On comprend aussi beaucoup mieux à cette lumière pourquoi Freud rend « les pulsions sexuelles » responsables de la plupart des maux de l’âme comme le font nombre de morale et de religions.

Vidéo : L’inconscient :L’hypothèse de l’inconscient

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