l’esprit, l’ame et le corps: Anti-dualismes

> > l’esprit, l’ame et le corps: Anti-dualismes ; écrit le: 23 mai 2012 par marwa

Un dualiste pense que :

(a)  Les esprits sont des choses réelles d’une espèce fondamentalement différente des objets matériels.

(b)  Les propriétés mentales et les états mentaux sont des propriétés et des états d’une chose immatérielle.

(c) Certains corps matériels sont étroitement liés à des esprits ; une personne humaine est ainsi l’union d’une chose matérielle et d’une chose immatérielle.

Depuis plus d’un siècle, le dualisme a été la thèse à abattre pour des philosophes de toutes tendances (phénoménologues dotés d’un corps propre, philosophes teintés de psychanalyse, nietzschéens vigoureusement hédonistes, matérialistes plus ou moins marxistes, philosophes cognitivistes et physicalistes). Contre le dualisme, les stratégies critiques sont nombreuses, mais il y en a deux principales.

(1)  On peut partir de l’idée que le dualisme représente une forme d’aliénation du corps, l’habillage théorique de principes moraux et religieux qui cachent mal leur contenu répressif. Le dualisme serait lié à la pensée judéo-chrétienne. Or, certains pensent que la religion chrétienne est l’ennemie du corps, de la jouissance, du plaisir, et de toutes les bonnes choses de la vie.

 Toutefois, nous sommes des corps en recherche de plaisir, suggèrent bon nombre de philosophes postmodernes. Dès lors, certains prônent un sain retour au matérialisme de l’Antiquité (Démocrite) et, prétendent s’inscrire dans une lignée nietzschéenne. C’est une version «continentale» de l’anti-dualisme.

(2)  Tout ce dont nous parlons en termes de propriétés mentales, nous pouvons l’expliquer, sans perte, en termes de propriétés physiques. L’hypothèse dualiste est inutile. Elle nous conduit à postuler l’existence d’une réalité mystérieuse, l’esprit irréductible à la matière. Les progrès de la connaissance scientifique – en physique, en biologie, mais surtout en neuropsychologie – permettront petit à petit d’éliminer le recours à une description de l’esprit supposant l’existence de propriétés mentales de celui- ci. Cette forme de discours subsistera seulement comme une simple façon de parler – un peu comme nous disons encore qu’une fourchette est tombée parce qu’elle est lourde, ou que le soleil se couche, alors que nous savons bien que c’est faux. Un tel projet éliminant nos façons ordinaires de parler en termes d’intention, de croyance, de raisons d’agir, de volonté, d’espoir et d’amour, pour passer enfin à une description scientifique, c’est-à-dire physique, est aussi vieux que le matérialisme démocritéen, au ve siècle avant J.-C. Il revient périodiquement, par exemple à la fin du XIXe siècle, en même temps que l’annonce tonitruante que, grâce aux progrès de la science, ce que nous appelons aujourd’hui la « naturalisation » de l’esprit ne saurait tarder. La version «analytique» de l’anti-dualisme est-elle autre chose qu’une vieillerie philosophique, mais sous de nouveaux habits et en langue anglaise ?

Les deux types de critique sont très différents. (1) suppose que le dualisme cache quelque chose. Cela peut être mis en évidence par une interprétation appropriée. Cette démarche est suivie par bien des philosophes continentaux depuis la fin du XIXesiècle, tout particulièrement chez les philosophes postmodernes (voir éclairage n° 8, « Qu’est-ce qu’être postmoderne ? »). Pour eux, le dualisme parce qu’il fait appel à des réalités non strictement matérielles se complaît dans des illusions qui, au besoin, servent à maintenir les hommes dans un état de frustration (sexuelle) et d’aliénation (sociale). La question n’est donc pas pour eux de savoir si la thèse est correcte ou non. Ce qui la condamne, c’est qu’elle réprime le désir et le corps. Cette critique peut prendre diverses formes, élaborées (Michel Foucault, par exemple) ou frustes (Michel Onfray, par exemple). Finalement, ce type de critiques propose moins des arguments contre le dualisme qu’il ne l’interprète défavorablement, au nom de la matérialité, dont les philosophes se seraient détournés, sauf dans la tradition matérialiste qui va de Démocrite à Nietzsche, en passant par Lucrèce et Hume, et dont les postmodernes se font les champions.

(2) développe en revanche une doctrine qui prend l’exact contre-pied du dualisme. On ne soupçonne pas le dualisme d’être une idéologie à rejeter, parce que répressive ou aliénante, mais d’être une thèse erronée. Le dualisme ne peut simplement pas justifier l’existence d’une réalité mentale immatérielle. Le matérialisme n’est pas alors une contre-idéologie, défendant le refus, la subversion (ou l’inversion) des valeurs supposées être celles du dualisme, conspuant toute tentative de contrecarrer, par exemple, le débordement vital (dans une lignée nietzschéenne) ou le désir (dans une lignée deleuzienne et «libertaire»). Le matérialisme veut simplement dire qu’une explication correcte (scientifique) de la vie se passe de toute référence à une réalité mentale immatérielle.

À suivre (2), le matérialisme est une thèse métaphysique (alors qu’elle est antimétaphysique pour les postmodernes) selon laquelle :

(d)   Il n’y a pas d’esprit(s).

(e)   Parler de propriétés mentales ou d’états mentaux est une façon courante de parler, qui ne peut figurer dans une conception sérieuse (scientifique) du monde naturel.

(f)   Il n’y a que des propriétés et des états physiques ; dès lors, les propriétés mentales et les états mentaux sont à éliminer de toute explication scientifique.

Cependant, entre le dualisme et le matérialisme, il existe d’autres thèses (métaphysiques) intermédiaires. La théorie de l’identité accepte (d) et (e), mais rejette (f), au profit de :

(g)    Les propriétés mentales et les états mentaux sont identiques à des propriétés physiques et des états physiques.

Ils ne sont donc pas à éliminer, mais à réduire. La conscience est un état neuronal, tout comme un nuage est (à identifier à) une masse de particules en suspension, ou la température à l’énergie cinétique principale des molécules. Cette théorie se heurte à différents problèmes, dont celui de savoir si l’identité concerne des types (mentaux et physiques), par exemple la douleur, ou des occurrences (mentales et physiques), ma douleur particulière à un moment donné. L’identité entre des types paraît discutable: des organismes très différents (ayant des types d’états physiques différents) ne peuvent-ils pas partager certains types d’états mentaux? Autrement dit, n’y a-t-il pas une « réalisabilité multiple des états mentaux»? Quant à l’identité entre occurrence physique et occurrence mentale, elle n’implique rien quant à l’identité entre type d’état physique et type d’état mental (la douleur, par exemple), ni entre type physique d’une part et occurrence mentale d’autre part… Ces difficultés, auxquelles les partisans de l’identité psychophysique cherchent des réponses, a conduit au développement d’une thèse dite « fonctionnaliste ». On y définit un type d’état mental par son rôle causal.

(d)   Les propriétés mentales se caractérisent par un rôle fonctionnel qui permet d’expliquer le comportement observable d’un individu.

Pour qu’un état mental soit un état mental de douleur, ce qui importe n’est pas sa nature physique, mais le rôle qu’il joue. On sort cette fois du matérialisme stricto sensu, puisque les processus psychiques sont formels et non pas matériels. Par exemple, la douleur serait une fonction de détection d’un dom­mage physique. Le mécanisme qui joue le rôle de détection importe moins que la fonction. Cependant, le fonctionnalisme n’est pas du béhaviorisme. Cette dernière thèse affirme :

(e) On peut « traduire » tout discours au sujet des sensations, émotions, croyances, désirs, espoirs, souhaits, etc., en discours au sujet de comportements observables.

Les énoncés « X a mal » ou « X aime Y » devraient alors être analysés en fonction de la manière dont X se comporterait en telles ou telles circonstances. Il est cependant loin d’être sûr – et c’est un euphémisme – que nous puissions éliminer tous les termes de description d’états mentaux des énoncés décrivant seulement des comportements. On peut aussi se demander si les états mentaux ne possèdent pas une causalité: « Barnabé achète des fleurs parce qu’il veut en offrir à la femme qu’il aime ». Comment les états mentaux (ici : vouloir offrir des fleurs) auraient-ils une fonction causale si on les a éliminés au profit d’une description d’un comportement? Le fonctionnalisme est un réalisme : il ne récuse pas la réalité des états mentaux, même s’ils ne les identifient pas à des états physiques.

Si le dualisme (a-c) n’est pourtant nullement terrassé par l’éliminativisme (d-f), la théorie de l’identité (g), le fonctionnalisme (h) et le béhaviorisme (i), c’est que l’esprit à la vie dure. Revenons à la douleur. Pour certains fonctionnalistes, les cas de douleur ont le même rôle causal de détection d’un dommage. Mais, on peut dire aussi (sauf à adhérer à une forme radicale d’éliminativisme) qu’ils ont en commun de faire mal. Les sensations ont en effet des caractéristiques qualitatives (ou phénoménales). Les philosophes en parlent en termes de « qualia ». Notre vie éveillée est une fête de qualia : couleurs, odeurs, saveurs, sons, sensations diverses dès notre réveil (mmhhh, la douceur de la chevelure de l’être aimé, les senteurs de café, le goût du miel…). Le rôle fonctionnel dévolu aux états mentaux ne rend pas compte de l’effet que cela fait d’être dans un certain état mental, autrement dit des qualia. Certains philosophes ont imaginé la possibilité d’inversion des qualia : mon expérience de rouge serait exactement la même que votre expérience de vert, et donc quand vous voyez des petits pois, vous avez la même expérience que la mienne quand je vois des tomates. Les rôles fonctionnels de deux couleurs resteraient les mêmes. Nous serions capables de trier des tomates mûres et des tomates qui ne le sont pas – malgré l’inversion des qualia. Pourtant, il nous semble bien que nos expériences seraient différentes. C’est cette dimension qualitative ou phénoménale qui semble irréductiblement spirituelle. Certes, on est bien loin d’un dualisme affirmant l’existence de deux substances irréductibles. Cependant le réductionnisme triomphant, qui élimine le mental au profit du physique, semble intenable. Comment rendrait-il jamais compte des qualia, de notre vie psychologique à la première personne ?

 Survenance

Donald Davidson est l’un des philosophes qui a le plus apporté à la philosophie contemporaine de l’esprit. Il propose une solution fort tentante à la question de la relation entre l’esprit et le corps. Même si tout événement mental est aussi un événement physique (monisme ontologique), il n’y a pas de lois strictes qui lient le domaine du mental et celui du physique. Il n’y a bien qu’un seul type de choses (physiques), mais les descriptions physiques et les descriptions mentales que nous pouvons faire des individus ne sont pas identiques, et les secondes ne sont pas réductibles aux premières. L’irréductibilité tient au fait que nous ne pouvons pas fournir, pour les descriptions mentales, des lois du même genre que celui des lois physiques (ou neurophysiologiques). On parle alors de monisme anomal (sans loi). Nous avons deux sortes de concepts – physiques et mentaux – irréductibles les uns aux autres (dualisme conceptuel). Pour Davidson, les propriétés mentales (avoir mal, être amoureux) surviennent sur les propriétés physiques:

Il ne peut pas y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques, mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque. Ce genre de dépendance ou de survenance n’implique pas la réductibilité par l’intermédiaire de lois ou de définitions; si elle l’impliquait, nous pourrions réduire les propriétés morales à des propriétés descriptives. (1993, p. 286- 287)

Le monisme anomal assure l’irréductibilité des concepts mentaux, qui est aussi à comprendre dans le cade du « holisme du mental ». Une croyance, un désir, une intention dépendent d’autres croyances, d’autres désirs, d’autres intentions. Nous supposons aussi que les attitudes propositionnelles (penser que, savoir que, vouloir que, espérer que, désirer que, souhaiter que, etc. – des attitudes mentales adoptées au sujet de propositions) entretiennent des relations logiques. Par exemple, je ne peux attribuer à Barnabé la croyance que ceci est une fleur sans lui attribuer aussi la croyance que c’est un végétal et que ce n’est pas un animal. C’est cette rationalité qui nous permet d’attribuer croyances, désirs et intentions aux autres. La description psychologique d’un individu suppose dès lors que nous utilisions des critères de rationalité (« Barnabé a acheté des fleurs parce qu’il aime Mauricette »). Les attitudes que nous attribuons ont une structure rationnelle et holistique (elles forment un réseau). Ces critères de rationalité nous font entrer dans une dimension linguistique et sociale, qui plus encore bloque la réductibilité au physique. Dès lors, une connaissance complète du cerveau et des processus psychophysiques qui s’y déroulent, ne serait pas une connaissance complète des croyances, des désirs et des intentions, des expériences que les gens font, bref du mental. Davidson récuse a priori la réductibilité du mental au physique, mais sans verser dans le dualisme. Les descriptions d’évènements psychologiques («Barnabé est tombé amoureux») surviennent sur des descriptions physiques (ce qui est alors l’état physique du cerveau de Barnabé et, les êtres humains sont ainsi faits, d’autres parties de leurs corps), mais elles ne s’y réduisent pas. Il y a quelque chose de spécifiquement irréductible aux concepts grâce auxquels nous décrivons les attitudes psychologiques des gens. Ces concepts sont liés à des normes de rationalité et d’évaluation indispensables à l’interprétation des comportements (« Barnabé est triste parce que Mauricette a jeté son bouquet et lui a dit qu’elle préférait Gontran»).

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