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Les témoins de l’injustifiable

Vous êtes ici : » » Les témoins de l’injustifiable ; écrit le: 28 janvier 2015 par imen

AbrahamCe renversement signifie l’abandon de toute métaphysique : il est accompli au sein d’une philosophie confrontée à un « différent absolu » et instruite ainsi de la limite de tout système construit par l’intelligence. Pour une telle philosophie, « ce que l’intelligence prend pour considérable n’est nullement un critère ». Le plus « considérable » pourrait être précisément ce qu’elle ne peut concevoir et qui s’impose à elle dans le « choc » d’une passion où elle se découvre à la fois requise et soumise . C’est à propos de Job qu’est posée la question de savoir « quelle science a qualité pour faire place à un rapport déterminé comme une épreuve » qui « n’est que pour l’individu ». Mais son commentaire du sacrifice d’Abraham avait donné déjà à Kierkegaard l’occasion de répondre à cette question : cette science n’existe pas.

Abraham, Job : noms propres, histoires de vies ; destins brisés dont se transmet le témoignage mais que rien ne permet de comprendre sous une loi. Et, qu’il s’agisse de Job ou d’Abraham, de souffrance ou de péché : impuissance du discours et absence de mesure commune. Le mal « échappe à la médiation » ; il n’est rien de général ; ce n’est précisément que l’épreuve de soi de l’individu qui découvre en lui l’absurdité de son existence et celle aussi de la voie d’où pourrait lui venir le salut. Certes, on peut parler encore de l’épreuve comme d’une « catégorie » — la seule désormais disponible — permettant de penser le mal. Mais cette catégorie n’est « ni esthétique, ni éthique, ni dogmatique » et « tend à biffer et à suspendre la réalité entière’1 ». Aussi ne rapporte-t-elle le mal à rien d’autre qu’a lui-même. Elle nous en donne l’idée, tout en nous en refusant l’intelligence.

L’identité du réel et du rationnel, de l’existence et du savoir, de l’individu et du discours — cette identité n’est « donnée nulle part ». Elle ne l’est ni dans l’inté­riorité de la conscience ni dans la l’orme extérieure de l’État ( que Hegel tient pour­tant pour le lieu privilégié de son effèctuation). Vivre indépendamment du discours cohérent, l’individu le peut. C’est là sa liberté et son malheur —en un sens de ces mots qui n’est pas lui même compris dans ce discours. Ce que comprend le discours cohérent est la négativité définie comme la manière dont l’Absolu s’incarne, ou dont L’Esprit se manifeste, ou dont l’idée se réalise dans l’histoire. Ce qu’il ne comprend pas est un mal que l’expérience même que nous en faisons nous oblige à penser comme la négation absolue de l’Absolu, de l’Esprit ou de l’idée ainsi conçus. C’est pourquoi Job, lorsqu’il élève la voix contre « les commérages et les ragots sur la Providence, inventés par la sagesse humaine et propagés par des commères et des eunuques », se veut seulement un témoin pour qui toute justification relève du sophisme ou du malentendu.

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