Le mal radical : L’innocence des sens

> > Le mal radical : L’innocence des sens ; écrit le: 27 janvier 2015 par imen

Mais quel est, en nous, le fondement d’une telle infraction? Ou, si le concept d’un penchant au mal est celui d’une liberté qui se détermine pour le mal, quelle est, dans la liberté elle-même, la source d’une telle détermination? Descartes axait rencontré ce problème dans sa recherche de l’origine de l’erreur, cette espèce de mal. Et il ne l’avait résolu qu’après avoir renoncé à situer cette origine dans la sensibilité. Certes, bien des idées qui dérivent des sens sont obscures et confuses, et l’on peut leur attribuer une certaine « fausseté matérielle ». Il ne faut pas cependant conclure de la que nos sens nous trompent, et accuser Dieu d’avoir mis en nous cette puissance de tromperie. Je ne me trompe pas, par exemple, parce que je vois brisé un bâton à demi plongé dans l’eau, mais parce que je juge que le bâton que je vois est à l’image du bâton réel . Dans le jugement seulement, c’est-à-dire dans la volonté qui affirme ou nie l’existence d’une chose, se trouve la « vraie et formelle fausseté ». Encore celle-ci se trouve-t-elle moins dans la volonté elle-même que dans l’usage que nous en faisons; elle se produit, selon Descartes, lorsque nous affirmons ou nions l’existence de quelque chose que notre entendement ne conçoit pas clairement. Aussi ne consiste-t-elle qu’en un certain rapport entre deux facultés dont l’une (la volonté) est infinie et l’autre (l’entendement) finie en l’homme72.

Il est vrai que cette explication de l’origine de l’erreur laisse entière la question de savoir s’il est au pouvoir de notre volonté de nier l’existence de quelque chose que notre entendement conçoit clairement —si elle peut, à la lettre, nier l’évidence et s’opposer ainsi à son meilleur jugement. Mais, à cette question, l’auteur des Méditations métaphysiques avait répondu par avance : « je ne saurais rien révoquer en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir être vrai ». Cette réponse, transposée au domaine de l’action, marque la distance qui sépare encore l’explication cartésienne de l’origine de l’erreur — dans laquelle la psycho­logie reste solidaire de la théologie —de la doctrine kantienne du mal radical. Mais elle a le mérite de situer non dans la sensibilité (détermination naturelle que l’homme a en partage avec tous les animaux) mais dans la volonté (faculté propre­ment humaine) l’origine du mal.

Aussi cette origine, pour Kant lui-même, ne se trouve-t-elle ni dans la sensibilité (ou dans l’amour de soi) ni dans la raison (qui commande d’agir selon la forme d’une loi universelle), mais dans la libre subordination de la raison à la sensibilité : « Pour donner un fondement du mal moral dans l’homme, la sensibilité contient trop peu; car, en ôtant les motifs qui peuvent faire naître la liberté, elle rend l’homme purement bestial; mais une raison qui libère de la loi morale, maligne en quelque sorte (une volonté absolument mauvaise) contient trop au contraire, parce que par là l’opposition à la loi serait même élevée au rang de motif […] et le sujet deviendrait ainsi un être diabolique.» Ni brute ni diable, l’homme agit mal lorsqu ’il fait de Vautour de soi la condition de l’obéissance a la loi morale ci corrompt ainsi le fondement de toutes ses maximes.

Kant y insiste :

a)  Loin de témoigner en lui d’un fond d’animalité préexistant, le mal est consti­tutif de l’humanité même de l’homme; il suppose un être à la fois sensible et raisonnable; et, dans le rapport noué entre la sensibilité et la raison, la sensibilité encore une fois n’est pas la cause, elle est seulement l’occasion d’une perversion imputable à la volonté comprise comme une faculté propre aux êtres doués de raison.

b)  Cette perversion, un peu comme chez Proclus, est une inversion, celle préci­sément du rapport qui devrait exister dans notre personne entre ces puissances opposées : elle subordonne l’universel à l’individuel, la loi à l’égoïsme, le devoir au sentiment de plaisir et de peine; mais elle est en outre une falsification : elle donne à l’intérêt propre, à l’égoïsme,  au calcul des plaisirs, l’apparence de l’universel, de la loi, du devoir. De cette falsification témoignent extérieurement tant de tyrans prompts, comme le remarquait Rousseau, à transformer « leur force en droit » et « l’obéissance en devoir»; mais elle est d’abord en nous un art —celui de se tromper soi-même — que l’on pourrait dire « caché dans les profondeurs de Pâme » et qui explique pourquoi le mensonge est, pour Kant, le mal par excellence. H. Ardent a montré, dans le portrait psychologique qu’elle trace du nazi Eichmann, à quel point celui-ci se percevait lui-même comme un être « moral », soucieux d’abord de « faire son devoir » et de mettre en retrait sa personne, et quel rôle plus généralement cette conformité frauduleuse à la loi —à la loi du Reich érigée alors en norme suprême du bien et du mal — a pu jouer dans un univers où la seule loi était celle de la terreur et des charniers Dans nos sociétés, de même, P« ordre moral » se construit sur les ruines de la moralité véritable; en en perver­tissant le principe, il en déguise l’absence.

c ) Aussi entière et profonde que soit cette perversion, elle ne fait pas pourtant de l’homme un être diabolique : « l’homme, même le plus méchant, ne renonce pas entièrement à la loi morale »; il ne s’y oppose que parce que d’abord elle s’impose à lui. Un mal radical Il ‘est pas un mal absolu. En l’homme, la disposition au bien toujours subsiste à côté du penchant au mal. Dans le cas contraire d’ailleurs on ne pourrait plus parler de mal moral. La persévérance dans le mensonge et dans la violence dut-elle laisser croire à l’existence d’une nature vicieuse, c’est nous qui renversons l’ordre des motifs que nous accueillons dans nos maximes, (l’est nous, autrement dit, qui faisons de l’amour que, comme êtres sensibles, nous nous portons, la condition de notre obéissance à la raison.

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