Le cercle de la liberté et de la nature : Vers l’idée d’une passivité transcendantale

> > Le cercle de la liberté et de la nature : Vers l’idée d’une passivité transcendantale ; écrit le: 27 janvier 2015 par imen

Si Schelling, sans être, à vrai dire, plus clair que lui, va plus loin que Kant, c’est d’abord par cet effort qu’il fait pour penser la possibilité d’un choix que ce dernier admettait quant à lui comme un « fait » absolu. Le mal ne naît pas de rien; il a un passé qui, parce qu’il est proprement celui de la liberté qui en fait choix, a pour celle-ci le sens non d’une détermination empirique mais d’une motivation imma­nente. C’est cette motivation que l’auteur des Recherches rend par l’image — elle- même obscure — du « fond ténébreux » d’où sourd la lumière même.

La première conséquence de cette thèse est que la liberté humaine est incapable, par elle-même, d’éradiquer le mal, fût-ce dans un progrès infini. La lumière ne fait pas disparaître les ténèbres. Nous pouvons ne pas « laisser remonter » le fond dans lequel gît la possibilité du mal mais nous ne pouvons pas supprimer ce fond lui- même.

La deuxième conséquence est que le mal n ‘est pas réductible au mal moral. Dire qu’« il est plus âgé que la faute et le péché » est dire que sa possibilité est non seulement logiquement mais encore réellement donnée en nous avant Pacte par lequel la volonté en fait choix. Cet acte seul, certes, le fait proprement ce qu’il est, mais il est lui-même l’achèvement d’un processus dont l’« origine abyssale » précède tout acte. Comment serait-il possible de parler, sans cela, de « la tristesse inhérente a tout vie », ou, comme dans les Conférences de Stuttgart, de quelques années postérieures aux Recherches, de la « folie », de la « maladie » et finalement

de la « souffrance »qui se produisent lorsque le fond obscur de la nature, malgré nous,  « perce à l’avant-plan et entraîne avec soi l’entendement»? L’effort fait par Schelling pour enraciner la liberté dans la nature laissait prévoir cette préséance du mal physique sur le mal moral — il laissait prévoir, mieux encore, la relation interne qui unit, dans ces textes, le mal physique et le mal moral. Mais cette relation n’est pas systématiquement élaborée. Même lorsque sont évoquées la souffrance et la folie qui « sommeillent dans les profondeurs de notre être », elle fait signe vers un passé transcendantal qui n’est pas encore explicitement, pour l’auteur des Conférences, une passivité transcendantale, et dont les notions finalement superpo­sées d’« archi-fond » ( Urgrund) et de « sans fond » ( Ungrund) ne permettent ni de fixer le statut ni d’éclaircir le sens.

En outre, lorsqu’il s’agit de déterminer non la possibilité mais le contenu de ce concept, Schelling définit le mal, très classiquement, comme la « passion du propre » et comme la destruction par celle-ci du lien qui unit chaque existant au principe dont il lire son existence. I.e mal consiste pour l’individu non seulement à« briser le Verbe » mais encore à s’arroger fallacieusement ses privilèges « comme le serpent emprunte à la lumière ses couleurs ». Pas plus qu’elle ne rompt avec la théologie traditionnelle, la doctrine schellingienne du mal ne rompt donc avec l’anthropologie traditionnelle. Cette rupture sera consommée au contraire avec H. Arendt. Consécutive moins à une décision théorique qu’à une rencontre où la pensée, cessant d’aller au devant de la réalité, laisse venir la réalité elle, elle ira de pair avec un changement complet de style, de méthode et de cadre conceptuel.Schelling

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