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La souffrance originaire : Douleur et souffrance

Vous êtes ici : » » La souffrance originaire : Douleur et souffrance ; écrit le: 31 janvier 2015 par imen modifié le 22 juin 2018

la douleur physique.Il faut récuser d’emblée la distinction, pourtant si commune, entre la douleur « physique » et la souffrance « morale ». Passons sur la confusion qu’implique, dans ce contexte, l’expression « souffrance morale » : elle serait mieux appelée psychique. Il y a sans doute une souffrance morale mais elle est l’effet en retour du mal commis sur le mal subi et désigne proprement la présence obsédante du ! remords. Quant à la différence entre une douleur qui serait essentiellement « physique » et une souffrance qui serait essentiellement « psychique », on doit remarquer d’abord que nos usages linguistiques ne l’imposent nullement. Nous ‘ disons « souffrir » terriblement d’une rage de dents mais parlons, lors de la mort d’un enfant, de la « douleur » d’une mère ou d’un père. La douleur alors n’est pas ; autre chose que la souffrance : elle est la souffrance elle-même réduite à son noyau sensible. La douleur est la pointe aiguisée de la souffrance.

La première tient à la dualité interne de la sensibilité. Les impressions que font sur nous les reliefs, les saveurs, les odeurs, les couleurs ou les sons ne sont pas de même nature que l’émotion, la passion ou le sentiment global que nous avons de notre personne. Semblablement, pour la plupart des auteurs, la douleur est une atteinte organique localisée alors que la souffrance transforme entièrement notre manière d’être. Certains ajoutent que la douleur est purement passive, quand la souffrance peut être décrite indifféremment comme une passion et comme une action : souffrir, disent-ils, c’est endurer, et cette endurance jusqu’à un certain point dépend de nous. La douleur serait ainsi à la souffrance ce que le cri est au langage; il y aurait entre elles la différence de l’irréfléchi et du réfléchi, de la vie organique et de la vie de la personne humaine.

La deuxième raison tic dissocier nettement la douleur et la souffrance trouve ici son point de départ. Dans un texte célèbre, Rousseau écrit de l’homme qui ne s’est pas encore élevé au-dessus de sa condition animale : « Les seuls maux qu’il craigne sont la douleur et la faim; je dis la douleur et non la mort; car jamais l’animal ne saura ce que c’est que mourir6. » Or la douleur est implicitement réduite ici à une sensation purement physiologique. Rousseau aurait donc aussi bien pu écrire, en distinguant les deux termes : et jamais ranimai ne saura ce que c’est que souffrir. Car, si l’animal sent bien le plaisir et la douleur, toute la question est de savoir comment il les sent. Supposer qu’il les sent comme l’homme les sent, c’est soit prêter à l’animal une psychologie humaine, soit prêter à l’homme une psychologie animale. Dans les deux cas, on confond un état ponctuel en lui-même vide de signification et une expérience personnelle riche d’implications éthiques, métaphy­siques et religieuses. Sans aller jusqu’à la théorie cartésienne des animaux- machines, on peut présumer, avec Bergson, que « la douleur est réduite chez des êtres qui n’ont pas une mémoire active, qui ne prolongent pas leur passé dans leur présent et qui ne sont pas complètement des personnes ». Lu l’homme, au contraire, la sensibilité ne peut pas être séparée de la mémoire et de la raison. Elle est la sensibilité d’un être raisonnable. L’homme qui souffre demande justice, il en appelle à Dieu, il bâtit des cathédrales…

La troisième raison de différencier nettement la douleur et la souffrance est d’ordre étiologique : elle parait s’imposer dès que l’on s’enquiert des causes du mal. L’étude scientifique de la douleur isole ainsi, parmi les différents facteurs expliquant sa production, ceux qui sont susceptibles d’une approche purement objective : des douleurs nociceptives (qui doivent leur nom aux petites libres nerveuses qui relient les organes, les muscles et la peau à la moelle épinière) aux douleurs résultant de lésions du système nerveux central en passant par celles qui résultent du système nerveux périphérique, ses bases physiopathologiques sont aujourd’hui connues. On distinguera donc, ici encore, entre des sensations liées à des stimulations externes ou à des perturbations fonctionnelles, et des émotions que l’on tiendra ou bien comme des causes adjuvantes, ou bien comme de simples effets des premières. Cette distinction rendra possible la détermination exacte des « mécanismes », des « voies de transmission » et des « systèmes de contrôle » de la douleur, dont il semblera que tous reconduisent au cerveau comme, selon certains, tous les chemins mènent à Rome.

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