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La raison et le réel :Les limites de l’observation

> > La raison et le réel :Les limites de l’observation ; écrit le: 25 mai 2012 par imen

Les limites de l’observation

En séparant raison et croyance, sciences et métaphysique, Kant n’est finalement pas si loin de la position de Pascal affirmant, dans ses Pensées, que « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison ». Pascal, pour des raisons qui ne sont pas véritablement les mêmes que celles de Kant (mais dont les effets sont les mêmes : laisser place à la Foi) met aussi des limites aux prétentions de la raison à vouloir connaître les choses.

Si la raison humaine, pour Pascal, a tant de mal à élaborer des théories qui puissent s’organiser en véritables connaissances, c’est avant tout parce qu’elle se perd dans la multitude des expériences et des observations qu’elle fait et construit à chaque instant. Parce qu’elle n’est pas omnisciente, la raison humaine ne peut jamais connaître ou comprendre les choses mais tout au plus les nommer ou les désigner. Pour mieux comprendre à quel point la raison est limitée dans ses observations et ses expériences, suivons Pascal vers l’infiniment petit.

Pascal, Pensées, Diversité, 115-65, 1670

« Un homme est un suppôt, mais si on l’anatomise, sera-ce la tête,le cœur, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang,chaque humeur de sang ? Une ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne, mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini. Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne. »

Cette pensée s’ouvre sur des définitions de l’homme qui nous semblent plus mystérieuses les unes que les autres. Pourtant, à y regarder de plus près (et c’est bien cela qu’il convient de faire ici), nous finissons par reconnaître un certain nombre de généralités ou de théories plus ou moins familières dans l’énumération de Pascal. Tout d’abord, il y a ceux qui élaborent des théories pour montrer et démontrer que l’essence de l’homme se trouve dans son âme ou son esprit ; et qu’un homme peut bien tout perdre et rester pourtant lui-même sauf s’il perd « la tête ». Mais il existe aussi un autre genre de théories montrant et démontrant que la valeur et l’essence d’un homme se connaît d’abord par et dans son « cœur » ; d’autres encore affirment que c’est « le cœur » que met un homme dans chacun de ces actes et chacune de ces œuvres qui le définit. Et cela ne s’arrête pas là ; il existe encore tout un ensemble de théories qui tentent de définir un homme par sa naissance, son rang ou son « sang ». Enfin, il y a aussi un certain nombre de savants qui croient pouvoir découvrir l’essence de l’homme en étudiant son anatomie dans toutes ses parties et ses « portions ».

Et si l’homme lui-même laisse place à une telle diversité de théories, c’est d’abord et avant tout parce qu’il « est un suppôt », terme qui renvoie non seulement à la notion de sujet (et de subjectivité), mais aussi étymologiquement aux termes « supporter » et « supposer ». Parce qu’il est avant toute autre chose un « suppôt », l’homme peut « supposer » tout ce que sa subjectivité lui permet de voir et de penser. Mais supposer n’est justement pas la même chose que connaître.

Et chaque fois qu’il essaye d’élaborer des théories, il se rend compte qu’il suffit d’un simple mouvement, d’un simple changement pour renverser tout l’échafaudage de ses suppositions. Ainsi à mesure qu’on s’approche d’un objet, d’un être, d’un lieu, d’un phénomène ou d’un événement, un ensemble disparaît pour laisser place à des détails qui constituent un nouvel ensemble appelé lui aussi à disparaître au moindre mouvement qui fera surgir de nouveaux détails : « des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini ». Ainsi l’homme se perd dans la multitude et la diversité de ses points de vue qui ne pourront jamais rester que de simples suppositions. Chacun supporte et suppose une image ou une représentation du monde, de soi et des autres qui ne cesse d’évoluer et de changer à chaque nouveau point de vue. Et il manque dans cette diversité un point invariant ou un point de vue de tous les points de vue qui permettraient enfin une véritable connaissance. On comprend alors où veut nous emmener Pascal (puisqu’au fond c’est toujours le problème de la Foi qui l’intéresse) : vers l’aveu de notre imparfaite condition et de notre subjectivité – l’homme n’est qu’un « suppôt ». Dès lors ni la vérité, ni la réalité ne sont accessibles à l’homme toujours pris dans la diversité de ses observations et la singularité de ses expériences. La seule chose qui reste à faire, puisqu’ils n’est pas possible de connaître les choses, est de s’entendre sur un certain nombre de désignations et de dénominations pouvant regrouper un ensemble d’observations : « Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne ».

Car, pour Pascal, seul un être observant les choses de plus haut et pouvant totaliser tous les points de vue en un instant peut détenir la vérité ; et cet être omniscient, Pascal le nomme Dieu, sans voir qu’en faisant cela, il tombe dans le piège qu’il dénonce puisqu’il ne suffit pas de nommer Dieu pour en démontrer l’existence.

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