La mécanique du vivant : l’inerte et l’organique

> > La mécanique du vivant : l’inerte et l’organique ; écrit le: 25 mai 2012 par imen

La mécanique du vivant : l’inerte et l’organique

En définissant le vivant par la volonté, Nietzsche remet en cause la distinction courante entre la vie et la mort. Pour lui comme pour d’autres, ce qui s’oppose au vivant, c’est l’asthénie ou l’anémie, l’absence de forces ou de mouvements. Pour le dire en seul mot : au vivant s’oppose l’inerte.

Le problème du sujet devient alors le suivant : comment passe-t-on de l’inerte au vivant ? Qu’est ce qui distingue la matière inerte de la matière organique ? Comment comprendre ce qui anime l’organisme ? Ces questions ne renvoient pas seulement à des mythes où l’homme est fait d’argile, ou à des livres célèbres comme Frankenstein de Mary Shelley, Pinocchio de Collodi ou L’Ève Future de Villiers de L’Isle-Adam. Ces questions, la communauté civile et scientifique les pose d’une façon de plus en plus pressante au domaine de la biologie et de la génétique.

Mais avant tout cela, elles constituèrent l’un des problèmes essentiels de la philosophie pour Descartes. Pour lui, la connaissance ne se limite pas à une réflexion sur des principes métaphysiques, pratiques ou moraux. Dans la préface des Principes de la Philosophie, il définit ainsi ses champs de recherche et d’étude : « ce mot philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts ». Comprenons, dans ces derniers mots, que la médecine et les techniques sont pour Descartes des éléments essentiels pour définir la sagesse, et par là même la philosophie. Descartes passera infiniment de temps à essayer de comprendre les caractéristiques et les mécanismes du vivant, espérant par cela inventer des techniques et une médecine qui permettraient à l’homme de rester en parfaite santé Dès 1629, il s’installe à Amsterdam dans le quartier des bouchers, afin de pouvoir observer et pratiquer des dissections d’animaux. Il rédige un ouvrage en deux parties dont la première se nomme Le Monde (dans laquelle il se rallie aux thèses de Copernic et Galilée) et la seconde Traité de l’homme. Cette seconde partie a une portée à la fois médicale anatomique et philosophique. Descartes essaye de comprendre et d’expliquer les mécanismes qui animent les corps en assimilant les lois du vivant aux lois de la mécanique.

Descartes, Traité de l’homme, 1633

« Ces hommes seront composés, comme nous, d’une Ame et d’un Corps.

Et il faut que je vous décrive, premièrement, le corps à part, puis après l’âme aussi à part ; et enfin, que ¡e vous montre comment ces deux natures doivent être ¡ointes et unies, pour composer des hommes qui nous ressemblent.

Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu’il est possible : en sorte que, non seulement il lui donne au dehors la couleur et la figure de tous nos membres, mais aussi qu’il met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu’elle marche, qu’elle mange, qu’elle respire, et enfin qu’elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes.

Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines, qui n’étant faites que par des hommes, ne laissent pas d’avoir la force de se mouvoir d’elles-mêmes en plusieurs diverses façons ; et il me semble que je ne saurais imaginer tant de sortes de mouvements en celle-ci, que le suppose être faite des mains de Dieu, ni lui attribuer tant d’artifice, que vous n’ayez sujet de penser, qu’il y en peut avoir encore davantage. »

La date de composition de l’ouvrage – 1633 – interdit à Descartes de le publier : Galilée vient d’être condamné et il ne serait pas prudent à ce moment-là de rappeler son soutien ou même d’avouer la pratique de dissections. L’ouvrage de Descartes a lui aussi quelque chose de révolutionnaire en assimilant le corps à une machine. Par son explication mécanique et mécaniste, Descartes rompt non seulement avec la tradition médicale de son temps, mais aussi avec l’idée de « l’âme » comme principe de vie ou de mouvement. Pour Descartes, le corps n’a pas besoin d’âme pour se mouvoir ; il n’est qu’une simple machine que les lois de la mécanique et de l’anatomie doivent permettre d’expliquer et de réparer. Une telle hypothèse donne non seulement l’espoir de rester vivant et en parfaite santé le plus longtemps possible une fois découvert les principes de la mécanique des corps ; mais elle permet aussi de maintenir une séparation entre l’âme et le corps et de sauver l’immortalité de l’âme après l’usure de la machine (ou la mort du corps). Si l’âme n’est plus principe de mouvement, elle est toujours pour Descartes principe de pensée, et en ce sens ce qui permettra toujours de distinguer l’homme d’une simple machine.

Quant au corps, il est remarquable de constater que la description qu’en fait Descartes dans son Traité de l’homme n’est pas encore d’ordre biologique mais pourtant déjà d’ordre presque technologique. Descartes fait appel, pour le décrire, à ce que l’on pourrait appeler, sans ironie, les dernières nouveautés de son temps et les meilleurs artifices de son époque : « des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines ». Ce procédé permet aussi une nouvelle fois de sauver la dimension spirituelle de l’homme, car il permet de comprendre que même les mouvements les plus prodigieux des corps, la souplesse, la vitesse ou les tours les plus habiles de certains animaux ne prouvent pas qu’ils ont une âme mais simplement qu’ils sont dotés par Dieu d’artifices et de pièces mécaniques très complexes.

Avec Descartes, le vivant se définit donc de façon mécanique, technique et physique. Il ouvre la voie à un certain nombre de fantasmes qui alimenteront aussi bien la science que la fiction. Il est ironique de penser qu’il mourut d’une pneumonie après avoir rendu visite, de façon bien trop matinale, à la reine Christine de Suède à qui il prodiguait des leçons de philosophie et des conseils au sujet de sa santé.

Cela dit, le système mécanique que propose Descartes ne rend pas compte d’une des propriétés fondamentales de tout organisme vivant : la capacité de se reproduire, de se réparer et de s’autoréguler.

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