La ligne récit et le cercle de la plainte

> > La ligne récit et le cercle de la plainte ; écrit le: 31 janvier 2015 par imen

Le mouvement circulaire de la plainte n’est pas l’ordre linéaire du récit. Quand Job déplore : « Que n’ai-je péri dans le sein de ma mère, porté du ventre à la tombe sans avoir vu le jour ! », il ne tient pas seulement pour indifférents le fait d’être né un jour et le fait d’avoir à mourir un jour, il rabat encore ces deux événements l’un sur l’autre et rature ainsi les conditions mêmes qui font de la vie humaine l’objet d’un récit.

Dans la souffrance mélancolique, de même, le cercle de la plainte reflète le cercle d’une existence réduite au seul présent. Cécile Munch, une patiente de Binswanger qui avait perdu son mari dans un accident ferroviaire à l’occasion d’une excursion dont elle avait eu elle-même l’initiative, ne pouvait plus depuis que répéter indéfi­niment : « si je n’avais pas proposé cette excursion… », « si nous n’avions pas pris le train… », etc. Certes, l’existence mélancolique a encore un avenir et un passé, si l’on entend par là le propre d’un être capable de mémoire et d’attente. Mais cet avenir est vide. Et ce passé n’est que l’aliment d’un auto-reproche permanent. A la différence du pessimiste ordinaire, qui en doute encore, Cécile Munch sait avec une entière certitude que la perte de l’avenir est déjà réalisée. Que cet avenir ne soit que l’ombre portée d’un passé figé lui-même dans une sorte d’éternité, c’est ce qui fait dire parfois que, dans la mélancolie, ce dernier est devenu le foyer de constitution de la temporalité. Mais le reflux de l’avenir et l’afflux du passé signi­fient en dernier ressort l’aliénation du présent. Ils signifient la réduction du présent à l’évidence absolue que rien, désormais, ne peut arriver, qui ne serait pas la répé­tition de ce qui un jour est arrivé et qui fit de l’existence, non la conversion d’un destin en liberté, mais la retombée de la liberté en destin. Une seule chose, ligne fois, est arrivée, et elle est arrivée une fois pour toutes.

Il faut parler sans doute de la souffrance comme d’un événement, mais cet événement rompt la dialectique du même cl de Vautre. Il suspend la négativité du temps. D’un présent temporel, il fait un présent perpétuel. A la distension d’un maintenant intérieurement ouvert à ce qui n’est pas lui, succède la contraction du temps tout entier dans un instant unique, actuel et infiniment dense. Aussi est-ce moins à Dieu qu’à l’homme qui souffre que saint Augustin aurait pu dire non, peut-être : « vos années ne font qu’un seul jour », mais : « vos jours sont comme des années ». L’apparence narrative du discours de Cécile Munch ne doit pas tromper : ce qui est arrivé un jour est arrivé pour toujours de telle manière que rien, après ce jour, ne peut encore arriver, et que rien, avant lui, n’était vraiment arrivé. Une narration réduite à un seul événement n’est pas véritablement une narration. Bien plutôt révèle-t-elle plus généralement le pouvoir, propre h la souf­france., de défaire la relation nouée entre temps et récit et de compromettre ainsi dans leur fondement même l’identité de la personne et son appartenance à un monde commun. La fermeture de l’avenir a ici le sens d’une fermeture au monde compris comme un champ de possibilités partagées. Elle est la disjonction du temps subjectif et du temps objectif et la suspension de la puissance médiatrice du récit.

Dans la Bible elle-même, comme le montrent surtout les Psaumes et le fil rendu en eux entre lamentation, supplication et louange, une succession de haltes inter­rompent la narration et demeurent réfractaires à son progrès. C’est alors comme si le temps, cessant d’être ordonné par le récit, redevenait ce que celui-ci, en réalité, n’a jamais empêché qu’il fût et qui le lait ressembler au mal : ce qui enveloppe, entraîne et détruit toutes choses. Il vient un moment, reconnaît P. Ricœur, où« il n’appartient plus à Part narratif de déplorer la brièveté de la vie, le conflit de l’amour et de la mort, la vastitude d’un univers qui ignore notre plainte ». Non qu’alors, toutes les voix se taisent, mais seule parle encore une voix « qui est aussi un chant » et où l’on peut reconnaître, figure lyrique de la plainte, la « sempiter­nelle élégie ». Mais il vient après cela un moment où cette voix aussi se tait et où la poésie lyrique laisse place à« quelque chose de fondamental » qui est de l’ordre d’une « expérience »étrangère à la médiation du signe .Cécile Munch

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