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Fidélité et pertinence

Vous êtes ici : » » Fidélité et pertinence ; écrit le: 22 mai 2012 par marwa

Fidélité et pertinence

Si le genre (II) (la reconstruction historique) pose les problèmes évoqués précédemment et si le genre (IV) (la doxographie) est dépourvu d’intérêt philosophique ou presque, l’alternative semble alors se situer entre les deux genres (I) et (III) (la reconstruction rationnelle et l’histoire de l’esprit). Conséquemment, les deux conceptions préférables seraient (2) et (3) (thèses de la corrélation et de la dépendance).


Comme le dit Claude Panaccio (2000), nous aurions d’un côté un récit explicatif et de l’autre une reconstruction doctrinale. Dans le premier cas, l’historien de la philosophie nous propose un scénario, en expliquant comment les événements se sont enchaînés. Selon Panaccio:

Dans le récit à dominante internaliste, les principaux facteurs causaux seront de l’ordre du contenu doctrinal (on dira, par exemple, que le scepticisme de Hume a contribué à la formation de la pensée kantienne), alors qu’il s’agira plutôt dans le récit à dominante externaliste d’événements ou de structures sociopolitiques, économiques ou même physiques (on dira, par exemple, que la montée de la bourgeoisie joua un rôle déterminant dans la pensée de Locke). (2000, p. 329)

Le phénomène étudié par ce récit explicatif peut être fort large : l’apparition de la philosophie en Grèce de la vie au ive siècle avant J.-C. Il peut être étroit : l’emploi d’un terme par un auteur. Généralement, c’est entre les deux. Dans l’autre cas, la reconstruction doctrinale (ou rationnelle), on cherche à reconstituer le contenu d’une doctrine. On passe du texte original à une reconstruction répondant à deux principes directeurs, qui sont aussi des exigences méthodologiques:

1.   La fidélité

II convient de ne pas trahir la doctrine étudiée, en faisant dire à un auteur ce qu’il n’a manifestement pas dit.

2.   La pertinence

Pourquoi, en philosophie, lisons-nous des auteurs du passé ? N’est-ce pas afin d’y trouver des réponses argumentées à des questions philosophiques que nous nous posons. Sauf à admettre la thèse (1) (l’indépendance), nous lisons les philosophes du passé en philosophe, non pas en historien. (Et la lecture en historien, si elle a sa dignité, n’a rien de philosophique.) Panaccio affirme que « la reconstruction rationnelle » (genre I)

« consiste pour l’essentiel à présenter les idées du passé sous la forme la plus rationnelle possible de manière à en évaluer avec précision la portée philosophique» (2000, p. 330-331). La différence avec le genre (II) (la reconstruction historique) tient au fait qu’on assume pleinement le caractère contemporain de la démarche et ne prétend pas s’en abstraire, en feignant se situer réellement dans le passé. La différence avec le genre (III) (l’histoire de l’esprit) tient à la dimension argumentative et évaluative propre à (I). Il ne s’agit pas de brosser un tableau historique qui donnerait le sens d’un développement conceptuel (comment en est-on venu à penser que… ?). On se propose plutôt de reconstituer des arguments, parfois seulement esquissés, dans les textes étudiés. On en dégage les prémisses (même implicites), on tente d’en expliciter les modes d’inférence. L’utilisation de la logique formelle ou, plus souvent, semi-formelle, peut alors être utile. L’objectif est l’évaluation de l’argument : est-il correct ou non ? Pour le dire directement, il s’agit – autant que faire se peut – de savoir si la thèse soutenue par tel ou tel philosophe du passé est vraie ou fausse.

Cette méthode repose sur trois présupposés : (A), (B) et (C).

(A)  Nous partageons avec l’auteur les mêmes critères de rationalité. Cela suppose aussi que nous ne rejetions pas l’idée qu’un texte est fondamentalement lié à l’intention qui en est la source, et peut-être la norme – à la différence de ce que pense le structuraliste. On suppose que l’auteur du texte a voulu dire la vérité et qu’il a respecté les règles minimales de la validité logique.

(B)   L’auteur traite, parfois contre les apparences, les mêmes problèmes que les nôtres.

(C)    Si l’auteur a voulu dire la vérité, il peut y être parvenu.

C’est à nous d’en juger. Et lire un texte, c’est se poser la question de savoir s’il y est parvenu.

Cependant, un tel projet semble minimiser toute étrangeté, qu’elle soit historique ou théorique. N’ignore-t-il pas aussi un problème fondamental, lié à l’anachronisme, celui de l’incommensurabilité ?

Dans La structure des révolutions scientifiques (1983), Thomas Kuhn est censé avoir montré que les théories scientifiques ne sont pas des réponses rivales à un ensemble de problèmes empiriques. Elles sont imprégnées de théorie : il n’y a pas de données observationnelles neutres. En ce sens, les problèmes sont forgés dans les théories elles-mêmes. Les termes principaux d’une théorie majeure ou d’un ensemble de théories (ce qu’il appelle un « paradigme ») ne sont ni traduisibles ni définissables dans ceux d’une autre. L’incommensurabilité signifie que nous ne pouvons pas comparer les théories apparues dans des contextes historiques différents. Dans les périodes de changement révolutionnaire, en sciences, l’adoption d’une nouvelle théorie signifie une modification radicale du schème conceptuel, incommensurable avec le précédent. Il ne le contredit pas logiquement. Il ne partage simplement plus la base de données empiriques ni la signification des termes clés. Galilée n’aurait pas réfuté la théorie physique en cours à son époque, encore fortement inspirée d’aristotélisme. Il aurait transformé le monde en introduisant un nouveau paradigme scientifique. Les changements scientifiques sont des modifications des attentes d’une communauté scientifique. Cela rend les paradigmes du passé très difficiles à comprendre. Ils ne sont pas faux, ce qui supposerait qu’ils portent sur la même chose, mais souvent inintelligibles.

Ce qui vaut pour les théories scientifiques s’impose encore plus sûrement dans le domaine de la philosophie. Les philosophes d’une époque adhèrent à toute une culture ambiante. Les philosophes du passé ne recouraient qu’en apparence aux mêmes mots que nous. Ceux-ci, dans un cadre conceptuel différent, ne veulent pas dire la même chose. De plus, la plupart du temps, ces mots sont aujourd’hui traduits; dans les langues contemporaines, leur sens initial se déforme ou se perd. Traduire fidèlement les mots qu’ils employaient et reconstruire leurs raisonnements dans notre idiome philosophique contemporain, ce serait l’illusion constitutive du genre (I). Finalement, les philosophes du passé ne vivaient-ils pas dans un autre monde ? Pour bien faire, c’est ce monde qu’il convient de reconstruire, et non des raisonnements qui pourraient encore être les nôtres. Les présupposés (A), (B) et (C) seraient dès lors des préjugés qui, ignorant le phénomène de l’incommensurabilité des paradigmes culturels, empêcheraient de comprendre les auteurs du passé.

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