Épistémologies, sciences et philosophie : L’épistémologie historique

> > Épistémologies, sciences et philosophie : L’épistémologie historique ; écrit le: 10 mai 2012 par chiraz modifié le 6 juillet 2018

L’essor des différentes sciences contemporaines, la progression fulgurante de leurs résultats, la fécondité théorique enfin dont les disciplines scientifiques ont fait preuve s’accompagnent d’une épistémologie moins normative et plus compréhensive. Il s’agit, pour ces auteurs, qu’on peut ainsi regrouper au sein d’une même famille puisqu’ils partagent une inspiration théorique commune, de comprendre le travail du savant en l’inscrivant dans son contexte historique et culturel.

Kuhn : une histoire institutionnelle et discontinue de la science

Contrairement au positivisme précédent, qui n’abordait la science qu’à travers l’analyse de ses énoncés, Kuhn (1922-1996) estime légitime et fructueux de considérer le contexte historique et culturel du travail scientifique. Il s’agit d’une épistémologie historique et sociologique : « L’histoire, si l’on consentait à la considérer comme autre chose que le reliquaire de l’anecdote ou de la chronique, pourrait être l’origine d’une transformation décisive de l’image de la science qui aujourd’hui nous possède. »

Il s’agit d’une épistémologie externaliste. Ce terme souligne qu’elle aborde l’activité scientifique non pas seulement à partir du cercle restreint du travail solitaire du savant dans son laboratoire, mais en inscrivant celui-ci dans l’histoire et la communauté scientifique qui le conditionnent.

« Science normale » et changement de paradigme

Dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), Kuhn propose une compréhension originale de l’histoire de la science qui s’éloigne de la représentation traditionnelle d’un progrès graduel et cumulatif de l’Antiquité jusqu’à la science contemporaine. Il soutient, au contraire, que l’histoire de la science procède par des ruptures et des discontinuités, des révolutions qui aboutissent à un changement de paradigme (paradigmic shift).

Kuhn part de la notion de science normale. Elle correspond aux époques où les savants s’appuient sur les théories exis­tantes et reconnues comme valides pour mener à bien des recherches particulières sur tel ou tel aspect encore inexploré d’une théorie :

Dans la science normale, les savants partagent un paradigme qui permet le développement de leurs travaux. Un paradigme est un ensemble de principes et de règles, un complexe de connaissances et de pratiques partagées par la communauté des chercheurs, c’est « l’ensemble des croyances, de valeurs reconnues et de techniques qui sont communes aux membres d’un groupe donné » (Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques).

Lorsqu’une succession d’échecs et d’anomalies est constatée, la science entre dans une crise qui aboutit à un changement de paradigme, à une révolution théorique qui donne une nouvelle direction et un nouveau cadre aux recherches scientifiques. Le nouveau paradigme est choisi parce qu’il permet d’élucider plus efficacement un ensemble de problèmes.

L’affirmation de la relativité des vérités scientifiques

En considérant cet aspect comme décisif, Kuhn ouvre la voie à une approche sociologique de la science. C’est une communauté de chercheurs, à une époque donnée, selon une pratique commune, qui est le sujet de l’activité scientifique – et non un savant isolé face à la réalité. C’est également une compréhension historique dans la mesure où chaque époque voit le travail scientifique organisé autour d’un

paradigme. D’une époque à l’autre, il y a donc hétérogénéité et discontinuité. Cette approche relativise donc le caractère absolu des vérités scientifiques qui se révèlent relatives à un contexte intellectuel et historique donné. Elle met au jour la complexité du rapport de la raison dans son effort pour comprendre la réalité, tout en posant le problème de savoir s’il est légitime de réduire les théories scientifiques à des conventions momentanées.

Car une telle compréhension de l’histoire de la science pose le problème de la comparaison des théories scientifiques entre elles et d’un critère de vérité permettant de les discriminer. Elles sont en effet incommensurables entre elles. Comment savoir dès lors s’il y a un progrès en science ? Comment déterminer la vérité d’une théorie scientifique ? Bachelard, au contraire, soutient que les discontinuités qui frappent l’histoire des sciences s’accompagnent d’une amélioration dans l’approximation de la vérité.

Gaston Bachelard : une conception nouvelle de la science

L’œuvre de Gaston Bachelard (1884-1962) est à la fois originale et très importante pour l’épistémologie française. Elle développe deux orientations majeures. Bachelard s’est consacré à l’œuvre humaine qu’il admire : la pensée scientifique (Le Nouvel Esprit scientifique, 1934 ; La Formation de l’esprit scientifique, 1938 ; Le Rationalisme appliqué, 1949). Il a également consacré de nombreux travaux à l’imaginaire poétique.

Bachelard est attentif aux bouleversements qui secouent les sciences au début du siècle et qui requièrent selon lui une nouvelle épistémologie. Il est ainsi conduit à récuser la conception de la science qui se représente le travail du savant comme une simple observation passive de la réalité. La science, selon lui, ne fonctionne pas de manière cumulative mais problématique. Elle progresse par sa capacité à formuler des problèmes et à dépasser des obstacles :

Rien n’est donné, tout est construit

La science parvient à ses résultats en luttant contre les images de l’opinion spontanée, les représentations inconscientes et non réfléchies, les intuitions erronées. Elle procède en produisant des concepts qui permettent de mettre en place des expérimentations. Ainsi, il n’y a pas de faits bruts mais des faits construits, pas d’expériences clairement lisibles mais des expérimentations élaborées. Ce que nous imaginons naïvement être des “faits” résulte en fait d’une construction rationnelle et technique. Le savant n’est pas en face de la réalité, mais il reconstruit dans son laboratoire des fragments artificiels de réalité qu’il observe par le biais d’instruments techniques et qu’il interprète à partir d’une théorie.

Le rationalisme de la science moderne est donc un rationalisme ouvert et dynamique. Le travail scientifique est un travail permanent de rectification, une connaissance approchée et non la possession de vérités absolues et certaines.

La science, une affaire de doute et de rigueur

L’histoire des sciences “progresse” de manière discontinue par des crises qu’il faut surmonter en reformulant les problèmes scientifiques qui s’imposent aux savants. La science est finalement une œuvre de la pensée et la pensée consiste toujours à avoir le courage de remettre en question les certitudes toutes laites et les acquis paresseux.

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