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Le Satan de Vigny

Vous êtes ici : » » Le Satan de Vigny ; écrit le: 26 janvier 2012 par Hela

Le Satan de Vigny

Maldoror relèverait sans doute de la catégorie du démoniaque ; il provoque souvent la répulsion, à force de laideur et de saleté. Le Satan romantique n’est jamais l’immonde et, rebelle plutôt que monstre, il se rattache, non à l’image médiévale et dantesque du démon bestial, mais au type, fixé par Milton (183), du révolté énergique, intelligent de non dépourvu de grandeur. Ainsi, le Satan d’Alfred de Vigny sera-t-il toujours beau et séduisant. De 1819 à 1823, Vigny (124, 182, 244) travaille à un Satan qui semble préfigurer l’aventure d’Eloa : le démon aime un ange, qu’il entraîne dans la perdition. Sous l’influence du Caïn de Byron, le poète fait prononcer à Satan un réquisitoire contre le créateur, seul responsable du péché et du mal. Enfin, dans une liste de poèmes groupés sous le titre Les Mystères, Vigny prévoit, entre Eloa et Le Déluge, un Satan racheté. Les deux aspects du thème semblent donc le solliciter et, si la mise en accusation de Dieu, dont le poème de La Fille de Jephté dénonçait la cruauté, dès 1820, et dont le Mystère du Déluge devait souligner l’injustice, a disparu dans Eloa, Satan ne laisse pas d’y attirer la sympathie. Il est, certes, le Séducteur :


Je suis celui qu’on aime et qu’on ne connaît pas.

Sur l’homme j’ai fondé mon empire de flamme

Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l’âme…

Mais ce Séducteur, qui laisse à Dieu le « jour vermeil » est les « astres d’or » et qui, « Roi secret des secrètes amours », se réserve « l’ombre muette » et donne à la terre :

La volupté des soirs et les biens du mystère,

devient ainsi un « Consolateur »,

Qui pleure sur l’esclave et le dérobe au maître,

Le sauve par amour des chagrins de son être,

Et, dans le mal commun lui-même enseveli,

Lui donne un peu de charme, et quelquefois l’oubli.

Comment n’être pas sensible à cette humanité de Satan ? Puis, le Tentateur est lui-même « presque charmé » par la vierge innocente ; oubliant « son art et sa victime », il regrette de ne pouvoir pleurer. Alors, dirait-on, Vigny éprouve quelque embarras. Il indique que si, à ce moment, Eloa eût tendu la main à Satan, peut-être Peut-elle trouvé « repentant, docile à remonter » ; mais elle prend peur, a un mouvement de recul, Satan redevient

Ce noir esprit de mal qu’irrite l’innocence,

et il précipite la vierge dans l’abîme. Après Eloa, en 1824-1825, Vigny travaille encore à un poème de Satan, qui correspond peut-être à un plan recueilli dans le Journal d’un poète : Satan est sauvé, parce qu’il a aimé Eloa, et il remonte avec elle au paradis. Le personnage de l’ange rebelle a donc beaucoup occupé Vigny, dans ses débuts, sans qu’il eût réussi à choisir nettement entre le génie du mal, le héros d’une juste révolte, le méchant malheureux et prêt au repentir. Il hésite ; il n’est pas du côté de Dieu, mais, croirait- on, il n’ose passer entièrement du côté de son ennemi. Le vrai Titan de Vigny, celui qui opposera à l’injustice du Tout-Puissant la plainte de l’humanité victime, ce n’est pas Satan ; ce sera, en 1862, le Christ du Mont des Oliviers. Eloa, cependant, apportait un élément essentiel au mythe : le démon sera sauvé par l’amour d’un personnage féminin, d’une vierge.

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