La justification de la guerre ( le jus ad bellum )

> > La justification de la guerre ( le jus ad bellum ) ; écrit le: 28 janvier 2014 par imen

La guerre et le droit peuvent entretenir quatre types de rap­ports différents : la guerre peut être un moyen d’établir le droit ; la guerre est un objet de réglementation juridique ; la guerre est source de droit ; la guerre est la négation du droit.

La théorie juridique de la guerre tourne autour de deux ques­tions principales : celle de la juste cause des guerres (bellum justum) et celle de la réglementation de la conduite de la guerre (jus belli). L’objet de la théorie de la guerre juste est le problème de la légitimité de la guerre ; l’objet du jus belli est le problème de la légalité de la guerre. Cette distinction détermine quatre types de guerre : les guerres légitimes et légales ; les guerres légitimes et illégales ; les guerres illégitimes et légales ; les guerres illégitimes et illégales. Cela dit, cette typologie n’a de sens que pour ceux qui reconnaissent une hétérogénéité entre l’ordre du droit et celui de la morale.

Dans ses commentaires de la guerre civile, Jules César se dit avoir été contraint par ses adversaires d’avoir recours aux ar­mes. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon déclare avoir été poussé à engager la guerre contre la Russie. Même Hitler (qu’il ne s’agit évidemment pas de comparer à ses glorieux aînés) a présenté ses agressions comme des actions de légitime défense. Tous les acteurs, tous les fauteurs de guerre de l’Histoire ont, par définition, présenté leur guerre comme légitime. Si l’on fait exception des soldats enrôlés de force ou de ceux qui combattent à contrecœur, tous ceux qui, au cours des siècles, ont participé à des guerres, même terribles, même barbares, ont été convaincus qu’ils avaient le droit de leur côté.

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Le casus belli est ce qui, au regard d’une puissance armée, justifie le déclenchement de la guerre. Selon le point de vue du réalisme, tel celui défendu par Hobbes dans Léviathan, il n’y a pas de guerre injuste puisque là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas d’injustice. Or les relations entre les États sont analogues à celles qui prévalaient entre les individus lorsque ceux-ci étaient à l’état de nature : « Cette guerre de chacun contre chacun a une autre conséquence : à savoir que rien ne peut être injuste. Les notions de légitime et d’illégitime, de justice et d’injustice, n’ont pas ici leur place. Là où il n’est pas de pouvoir commun, il n’est pas de loi ; là où il n’est pas de loi, il n’est pas d’injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux vertus cardinales ». La thèse de Hobbes est extrême mais rigoureuse ment déduite : puisque les États sont entre eux comme dans un état de nature, qui est celui de la « guerre de chacun contre chacun », rien ne peut être injuste dans cet état.

Spinoza soutiendra cette conception réaliste : une nation a parfaitement le droit d’enclencher une guerre puisque aucune loi ne le lui interdit . Ainsi, si l’on excepte le pacifisme pour lequel, par définition, aucune guerre ne saurait être justifiée, le ré­alisme représente une manière radicale de récuser la théorie de la guerre juste : c’est l’idée même d’une évaluation ou d’une justification morale qui est conçue comme infondée. Selon le réalisme, en effet, aucune guerre ne peut être dite juste parce qu’aucune guerre ne peut être dite injuste. L’évaluation morale n’a pas sa place dans le domaine de la guerre. La position ré­aliste, en ce sens contraire de celui du « réalisme moral », est souvent liée au scepticisme moral ou au relativisme moral. La guerre prouve l’impossibilité de confondre politiquement et historiquement le droit et la morale : sur ce point, des penseurs aussi différents que Machiavel et Francisco Suarez tombent d’accord.

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D’un point de vue utilitariste, la guerre sert à maximiser un avantage et peu importe que cet objectif soit conscient ou non. Selon l’optique fonctionnaliste, la guerre sert à perpétuer les formes d’organisation et les valeurs d’une société : le problème de la justification de la guerre perd dès lors son acuité.

Cela dit, l’évacuation du problème moral n’est peut-être, tout bonnement, pas possible. Même s’il est vrai que la plupart des guerres offensives sont injustes, et que la plupart des guerres défensives sont justes, il y a, remarquait Y Encyclopédie de Dide­rot, des guerres offensives justes et des guerres défensives injus­tes. Qu’est-ce qui nous permet de l’établir ? Si un camp est convaincu de son bon droit, il est par là même convaincu du caractère injuste de l’action du camp ennemi. Un juge impartial, fût-il réduit à une conscience singulière, n’est jamais totalement éliminable de cette configuration.

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A ce problème s’ajoute celui du conflit des droits. Bossuet voyait dans la guerre un jugement de Dieu. Pour lui, c’est Dieu qui, finalement, choisit le vainqueur à la guerre. Dans ce cadre théologique, la guerre n’est justifiée que si l’adversaire est cou­pable. Certains auteurs chrétiens avaient déjà des doutes sur une telle représentation : Francisco de Victoria, par exemple, au XVIe siècle, s’opposa à certains aspects des guerres de conquête menées par l’Espagne en Amérique du Sud ; il critiqua avec vigueur les justifications invoquées par les conquistadors et condamna leur inhumanité. Il pensait que les deux parties confrontées dans un conflit pouvaient l’une et l’autre avoir raison de se considérer comme défendant une juste cause1 : inutile de préciser que cette prise de position était loin d’être majoritaire à l’époque, tellement il paraissait évident que la guerre ne pouvait être juste que d’un seul côté. L’idée selon laquelle la guerre pourrait être juste des deux côtés en même temps a mis longtemps à faire son chemin : elle signifie qu’il n’y a pas seulement, dans l’histoire, une lutte entre le droit et le non-droit, mais aussi une lutte entre le droit et un autre droit (ce que Hegel déterminera comme l’essence même du tragique) .

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