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De la guerre totale : Extension du domaine de la guerre

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la guerreQiao Liang et Wang Xiangsui, officiers de l’armée de l’air chi­noise, ont récemment écrit un ouvrage  dans lequel ils analysent le paradoxe du rétrécissement de l’usage de la force militaire comme moyen de résolution des conflits et de l’élargissement concomitant des lois de la guerre à toutes sortes de différends autres que la guerre. Aujourd’hui, la guerre est diffuse et semble concerner tous les domaines. L’activité économique bien sûr, au premier chef : la concurrence est une guerre économique qui a aujourd’hui pour théâtre d’opération le monde entier. Les pirates qui provoquent le plus de dégâts ne sillonnent plus les mers mais la Toile. Contre l’optimisme de tradition libérale, qui voyait dans le commerce mutuel le plus sûr facteur de paix, Jacques Maritain déjà écrivait après la guerre de 39-45 que l’interdépen­dance des nations n’est pas un gage de paix mais plutôt un gage de guerre parce que, dit-il « cette interdépendance […] est essen­tiellement une interdépendance économique et non pas une interdépendance politiquement consentie et voulue, et politi­quement établie ; en d’autres termes, parce qu’elle résulte d’un processus purement technique ou matériel, non d’un processus simultané authentiquement politique ou rationnel». Des études ont montré que la probabilité d’un conflit entre deux pays voi­sins augmente avec l’ouverture de ces deux pays au commerce mondial. En effet, le commerce entre deux pays augmente le coût d’opportunité d’une guerre car celle-ci réduit durablement les échanges et par conséquent les gains qui en découlent. Ces bénéfices économiques auxquels on renonce lorsqu’on ne par­vient pas à éviter l’escalade militaire constitue le coût d’oppor­tunité commerciale de la guerre. De ce point de vue bilatéral, le commerce a bien une vertu pacificatrice. En revanche, parce qu’elle intensifie le commerce avec les pays lointains, la mondia­lisation réduit les dépendances économiques locales. Elle dimi­nue le coût d’opportunité d’une guerre avec les pays limitrophes qui commercent naturellement du fait de leur proximité mais avec qui les conflits potentiels (liés en particulier à des conten­tieux territoriaux ou ethniques) pouvant dégénérer en guerres sont également les plus nombreux. La mondialisation peut donc en partie expliquer pourquoi les conflits sont devenus plus locaux au cours du temps, l’augmentation du nombre de guerres civiles étant le point extrême de ce processus. Mais logiquement aussi la mondialisation diminue la probabilité d’une guerre mondiale impliquant un très grand nombre de pays puisqu’elle augmente le coût d’opportunité d’une telle guerre a priori la plus dévastatrice. Elle change donc non seulement la probabilité de conflits mais rend compte aussi de leur nature plus locale et moins globale.

Mais la guerre figure également dans de nombreux autres domaines. Elle est jouée dans le sport, lequel est une guerre mimée, sublimée (d’où la trêve olympique, dans l’Antiquité). La médecine et l’hygiène, dont l’importance s’est révélée croissante dans les sociétés contemporaines, ont un discours et un esprit guerriers : les virus sont les ennemis à exterminer et les vaccins, (li‘s armes de destruction massive. Par ailleurs, ce n’est pas seulement la guerre qui est la politique continuée par d’autres moyens, mais aussi la politique qui est la guerre continuée par d’autres moyens.

Cela étant, la question serait de savoir si nous ne retombons pas dans la métaphore qui signalerait l’absence plutôt que la présence du phénomène. Nombre de jeux vidéo, par exemple, ont un contenu guerrier. Mais ils restent dans le domaine de l’imam,maire (à preuve : on dira difficilement que ces jeux sont « mili­taristes» — alors que les programmes pornographiques sont réellement érotiques), ils ne peuvent donc être tenus pour des symptômes d’une recrudescence de l’état polémologique du monde.

2Deux dangers principaux menacent actuellement l’humanité dans son souci de paix : la prolifération des armes de destruction massive et ce que l’on appelle depuis le 11 septembre 2001 l’hyper terrorisme. Entre guerre froide et paix armée, les temps contemporains ont connu le brouillage des limites entre les états de la guerre et de la paix. Dans sa dimension exacerbée d’hyperboliquement, le terrorisme contemporain est une espèce de guerre d’un genre nouveau. Il fait la guerre en temps de paix. Alors que le terrorisme classique choisissait ses cibles (l’attentat avait pour finalité l’élimination d’un ennemi connu), l’hyper terrorisme frappe au hasard dans la mesure où il considère la quasi-totalité du monde comme hostile. Avec lui, c’est la figure de l’ennemi qui peut-être disparaît des deux côtés : d’une part, c’est en tant qu’autre que la victime est frappée, d’autre part, l’auteur de l’attentat n’est le membre d’aucune armée, d’aucun parti, c’est à peine si l’on peut dire de lui qu’il agit selon un idéal. Du point de vue de l’hyperterrorisme, il n’y a pas d’innocents possibles parmi les victimes ; les seuls innocents, les vraies victimes sont les auteurs de ce mode d’action aveugle. Par ailleurs, l’hyper terrorisme efface les frontières entre le crime et la guerre d’un côté, l’action unilatérale et l’action multilatérale de l’autre. C’est, écrit Mireille Delmas-Marty, la spécificité du terrorisme global que de tendre « à faire de la planète un espace commun sans que l’on puisse localiser l’ennemi au dehors (comme en cas de guerre étrangère) ni l’identifier au dedans (comme en cas de guerre civile) ». Dans ce contexte, l’alternative de la victoire et de la défaite, qui était celle de la guerre classique, disparaît.

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