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De la geurre totale

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La guerre ne s’est presque jamais voulue ni pensée ni sentie comme violence illimitée. Jadis et ailleurs, elle était plutôt une manière de sport ou de jeu. Dans son Art de la guerre, Sun Tzu dit qu’il faut se battre à l’économie, le moins longtemps possible et en versant le moins de sang possible. Dans l’Inde ancienne, le but de la bataille consistait non pas à écraser l’armée adverse mais à s’emparer de la personne du roi, lequel était censé in­carner la victoire : sa capture suffisait à provoquer la débandade de ses troupes, puisque la victoire était passée dans l’autre camp ! En Afrique, des royaumes voisins dont les dynasties étaient apparentées pratiquaient entre eux des guerres aristo­cratiques. Jusque dans les années 1920, des guerres eurent lieu entre les chasseurs-cueilleurs des îles du nord de l’Australie. Chacun avait des parents dans le camp adverse. Chaque fois que l’un des guerriers tombait, blessé ou tué, le combat était inter­rompu et l’on évaluait les conséquences de l’événement puis, après concertation, le parti de la guerre décidait d’arrêter ou de poursuivre la lutte. Chaque communauté possédait une dizaine d’hommes armés et l’on a calculé qu’en moyenne trois ou quatre mouraient sur le champ de bataille ou à la suite des hostilités.

En Europe, jusqu’à ce que fût littéralement inventée la guerre totale, la guerre ressemblait davantage à une suite d’es­carmouches. A la Renaissance, les condottieri s’affrontaient le moins possible par souci d’économie (les mercenaires coûtaient cher) et l’on peut considérer que les guerres de siège menées durant les deux siècles classiques (les XVIIe et XVIIIe) étaient des stratégies dilatoires. Les guerres classiques ne mettaient jamais en jeu et en péril les souverainetés : une ville ou une province pouvait être prise à l’ennemi, la guerre n’allait jamais jusqu’à détrôner le roi vaincu. Les marxistes en tireront d’ail­leurs argument pour leur thèse selon laquelle la vraie guerre est sociale : les Prussiens qui investiront Paris en 1871. laisseront à Thiers le soin d’écraser la Commune. Lénine tiendra un raison­nement analogue durant la Première Guerre mondiale : quelle qu’eût été la violence du conflit qui mit aux prises les bourgeoi­sies nationales, jamais celles-ci ne cherchèrent à se déstabiliser, en entretenant, par exemple, une guerre de partisans.

La modération dans la conduite de la guerre correspond par ailleurs à une politique bien comprise : la montée aux extrêmes, caractéristique de ce que Clausewitz appelait « la guerre abso­lue », laisse le vainqueur aussi affaibli que le vaincu ; avec les massacres et les destructions, un jeu à somme nulle deviendrait absurde.

Pour un philosophe comme Nietzsche, il est clair qu’il ne suf­fit pas qu’un événement historique soit irrationnel pour qu’il n’advienne pas. En 1888, l’auteur d’Ecce Homo prophétise qu’« il y aura des guerres comme il n’y en eut jamais sur la terre ». Certes, Nietzsche pensait alors davantage aux guerres de l’esprit et des valeurs qu’à celles des armes mais un aphorisme du Gai savoir montre qu’il pensait aussi à la guerre physique : « C’est à Napoléon […] que nous devons de pouvoir pressentir maintenant une suite de quelques siècles guerriers, qui n’auront pas leur égal dans l’histoire, en un mot, d’être entrés dans l’âge classique de la guerre, de la guerre scientifique et en même temps popu­laire, de la guerre faite en grand de par les moyens, les talents et la discipline qui y seront employés ». Le philosophe avait, une fois de plus, vu juste : aux antipodes de ce qu’aurait suggéré une raison utilitariste, la stratégie de l’escalade dominera la plupart des états-majors au XXe siècle.

La guerre forme un état juridique que le droit des gens re­connaît et qui engage un droit particulier avec ses principes, ses lois et ses crimes. La guerre totale semble remettre en question ce droit de la guerre. Sur le plan moral, son effet est, si l’on peut dire, encore plus dévastateur : ce sont les guerres modernes qui ont détruit la confiance que l’on pouvait avoir depuis les Lumiè­res dans le progrès de l’humanité ; la guerre totale a bouleversé notre philosophie de l’histoire, en rendant sans doute à jamais impossible un certain optimisme. On pourrait même affirmer que la guerre de 1914-1918 a mis fin à la philosophie de l’his­toire. A partir d’elle, il devenait en effet impossible d’assigner un sens global à l’aventure humaine depuis les origines jusqu’au présent – que ce soit sous forme progressive, décadentiste, cycli­que ou révolutionnaire.

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