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De la geurre totale : La radicalité de la guerre contemporaine

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La radicalité de la guerreClausewitz appelait « combat total » la résultante des com­bats partiels. La guerre constitue une totalité parce qu’elle a un début et une fin ; cette totalité comporte deux structures diffé­rentes selon que seul le dernier combat décide du sort de la guerre ou que l’on compte le nombre des avantages (succès ou territoires) que possède chacun des adversaires à la fin des hostilités. Clausewitz distingue ainsi les « campagnes » et les « batailles ». Au niveau supérieur de la guerre se dessine la dualité des totalités qui doivent leur unité à la décision finale et des totalités qui doivent leur unité à l’addition des succès et échecs partiels, indépendants les uns des autres. Si l’on peut dire que toute guerre constitue une totalité, l’opposition entre les deux types de totalité exclut l’application des mêmes principes à l’un et à l’autre types. Mais si Clausewitz a pensé à la totalité dans la guerre sous la forme du plan de guerre, c’est en un autre sens que l’on parlera de guerre totale.

Dans un ouvrage publié en 1939, juste avant le déclenche­ment de la Seconde Guerre mondiale, Maurice Blondel fut le premier, du moins en France, à établir une relation étroite entre le totalitarisme et la guerre totale. Mais relation étroite ne signifie pas relation nécessaire. D’une part la guerre de 1914 – où nombre d’observateurs, comme nous allons le voir bientôt, s’ac­cordent à reconnaître la première guerre totale – fut, selon la remarque de François Furet, « la première guerre démocratique de l’histoire», d’autre part, des guerres totalitaires furent menées (en ex-Yougoslavie, par exemple) et elles ne furent pas, loin s’en faut, des guerres totales.

La guerre totale est une guerre caractérisée à la fois par la mondialité de son champ, par l’intensité de son pouvoir de des­truction et par la soumission de l’ensemble de l’activité humaine à ses exigences propres, correspondant à ce qu’Ernst Jünger appelait « mobilisation totale », les trois traits finissant d’ail­leurs presque toujours par se conjuguer : c’est parce que la guerre totale implique la société tout entière sur de très vastes champs d’opération qu’elle provoque une colossale quantité de victimes civiles. Elle réunit les deux totalisations, l’extensive (elle dépasse la classique notion de « champ de bataille » car n’importe quel lieu peut désormais être son champ de bataille) et l’intensive (elle touche la totalité de l’existence humaine qu’elle tend à détruire totalement). Elle bute sur une impossibilité finale car sa réussite coïnciderait avec un anéantissement uni­versel. Comme le totalitarisme, elle exclut l’universalisation et la rend impossible – mais sa mondialité fait la médiation entre le totalitarisme et la totalisation extensive qui inclut l’universel ni lieu de l’exclure.

Certes, on peut trouver à la guerre totale des prodromes historiques. Ad ultimum finem – «jusqu’à la ruine totale» – les romains ont appliqué ce principe contre Carthage. Le fait que li ; guerres puniques avaient pour enjeu la domination du monde il .dors les constitue en premier précédent de la guerre totale contemporaine. Carthage ne sera pas seulement détruite dans le présent, elle sera privée d’avenir : une solennelle malédiction interdira à quiconque de s’installer sur ses ruines.

Plus tard, la conquête du Nouveau Monde par les conquistadors devra sa redoutable efficacité à la dissymétrie des forces et iles cultures en présence : alors que les Aztèques avaient cou­tume de mener une guerre politique (soumettre les peuples pour l’impôt) et religieuse (capturer les prisonniers pour les sacrifi­ces), les Espagnols faisaient une guerre totale sanctionnée par un désastre humain sans précédent, même en tenant compte des invasions mongoles. Il est habituel d’opposer la terrifiante mor­talité des guerres modernes à la relative violence des batailles anciennes : certes, Marathon ne fit que 200 morts, mais n’allons pas croire que les grands massacres ne sont que d’aujourd’hui. Plutarque estime à un million le nombre des tués lors des guer­res conduites par Jules César. Au moment de la prise de Jérusa­lem, Titus, surnommé « les délices du genre humain », fit égor­ger des centaines de milliers de personnes et vendit comme esclaves le reste, soit à peine 100 000. La guerre de Trente Ans (1018-1648) fit plus de deux millions de victimes et celle de la Succession d’Espagne (1701-1713), plus d’un million. Les techniques sophistiquées ne sont pas nécessaires aux massacres de grande ampleur.

Cela dit, pour certains historiens militaires, comme le major- général Fuller, c’est avec la Révolution française et surtout avec la proclamation de la levée en masse, c’est-à-dire avec la mobili­sation de toutes les ressources humaines et économiques de la nation au service de la victoire, qu’une nouvelle ère s’ouvre dans l’histoire de la guerre. Au cours des campagnes qui précèdent le printemps 1794, les troupes françaises victorieuses se contentent encore de raccompagner l’ennemi à la frontière, sans lui porter de coups décisifs ni exploiter leurs succès à des fins de conquête. Cette stratégie était celle des chefs militaires de l’Ancien Ré­gime. C’est avec elle que Lazare Carnot dans son Système géné­ral de la campagne prochaine entendra rompre : il faut, écrit « l’Organisateur de la victoire », « poursuivre l’ennemi jusqu’à sa destruction complète ». C’est donc bien la fin du XVIII1‘ siècle qui vit la guerre en dentelle se transformer en guerre en charpie. Le décret de la Convention du 23 août 1793 proclamant la nation en armes (« Tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées ») fait de chaque citoyen un soldat et du pays tout entier un champ de bataille. « C’est, écrit à propos de la guerre révolutionnaire M. Torelli, l’avènement de la guerre totale qui mobilise tous les hommes et tous les moyens ». Des guerres féodales aux guerres dynastiques, puis des guerres dynastiques aux guerres nationales, la guerre n’a pas cessé d’être faite par un nombre de plus en plus grand de combattants. A cette extension s’ajoute une amplification du domaine de la guerre : la Révolution mobilisa les esprits (et pas seulement les hommes) et l’économie (et pas seulement l’armée). C’est elle, en effet, qui inventa la guerre psychologique avec les trois thèmes qui serviront de base pour la propagande de masse des deux siècles à venir chaque fois que les nations se retrouveront en armes : premièrement, la cause défendue est juste, deuxième­ment, l’ennemi est le mal qu’il faut écraser, troisièmement, la victoire est certaine. La guerre n’est plus querelle de rois mais querelle de peuples, elle métamorphose les citoyens en soldats et les soldats en citoyens. On comprend qu’avec cette convocation de tous et de tout la neutralité ait des difficultés à se maintenir .

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