L’étiologie de la guerre : Les facteurs politiques

> > L’étiologie de la guerre : Les facteurs politiques ; écrit le: 25 janvier 2014 par imen

Si les sociétés sans État connaissent la guerre, l’apparition de l’État a fait subir à celle-ci un bond qualitatif. Les guerres entre les empires de l’Antiquité sont incomparablement plus amples, donc destructrices, que les guerres coutumières pratiquées par les sociétés traditionnelles. L’armée, cette structure inhérente à l’État, apparaît en même temps que la politique : une instance de pouvoir se détache alors de la société . Le soldat dont la fonction est de faire la guerre remplace le guerrier dont c’était la mission. L’existence d’une classe (ou d’une caste) militaire au sein de la société est à la fois un effet et une cause de la guerre. Paradoxalement, l’apparition de la structure militaire comme force autonome entraîne une démilitarisation de la société (il faudra attendre le XXe siècle pour assister, avec les guerres totales, à sa remilitarisation).

Selon Georges Dumézil, c’est la caractéristique des sociétés indo-européennes que d’avoir été gouvernées par la tripartition fonctionnelle entre la religion (les prêtres), la guerre (les guer­riers), et le travail de production (les paysans et artisans). Cette tripartition gouverne l’idéologie des sociétés indo-européennes depuis l’Antiquité jusqu’à l’aube des temps modernes (la société médiévale distinguait les oratores, qui prient, les bellatores, qui combattent, et les laboratores, qui travaillent) . Platon, qui donne une justification philosophique à la tripartition fonction­nelle dans La République, considère que l’état de guerre est l’état nécessaire et permanent dans lequel se trouvent les cités les unes par rapport aux autres- seule la sédition, la guerre intestine est un mal qu’il convient d’éliminer. Rousseau, qui ne croyait pas en l’existence de guerres primitives, voyait dans l’inégalité des forces entre les États la source de la guerre, comme il voyait dans l’inégalité des forces entre les individus à l’état civil la source de la violence. Politique, la guerre l’est en effet dans sa finalité ultime – qui réside dans l’affirmation d’une suprématie (c’est-à-dire d’une hiérarchie de pouvoir) revendiquée.

Mais la guerre peut être politique du point de vue de la socié­té même qui s’y engage. Montchrestien , l’inventeur de l’expres­sion « économie politique », compare la guerre à une purgation. De même que l’organisme se purge d’une maladie, le corps de la république se débarrasse par la guerre de tous ses mauvais sujets, « larrons, fainéants, mutins », car les lois sont des toiles d’araignée seulement tendues pour les mouches. On trouve une idée analogue chez des auteurs plus récents comme Max Weber : la violence politique externe serait le pendant du processus de coercition et de pacification interne aux sociétés. Or cette exi­gence d’unité et donc d’unification a sans doute commencé avec la société humaine elle-même.

L’inconvénient de la très célèbre définition de Clausewitz – la guerre comme « politique continuée par d’autres moyens » – est qu’elle lie la guerre à l’État puisqu’il n’y a pas de politique, à proprement parler, sans l’organisation étatique de la vie publi­que. Or les sociétés sans État, comme l’a montré Pierre Clastres, non seulement connaissent la guerre mais lui attachent une importance vitale. C’est parce qu’elle tend à constituer une unité indivise que la société primitive cultive par la guerre la sépara­tion d’avec les sociétés voisines. « En son être, écrit Pierre Clas­tres, la société primitive veut la dispersion, ce vouloir de la fragmentation appartient à l’être social primitif qui s’institue comme tel dans et par la réalisation de cette volonté sociologi­que. En d’autres termes, la guerre primitive est le moyen d’une fin politique ». On voit ici comment l’anthropologue inverse le sens classique lié au terme de « politique » : la société primitive est d’un même mouvement une société contre l’État et une société pour la guerre — elle fait la guerre pour empêcher la constitution d’un État qui lui ferait perdre son identité, et cette stratégie (efficace, puisque les sociétés primitives sont restées sans État) est de nature politique.

Si la société primitive, selon Pierre Clastres, est une société pour la guerre, ce n’est pas en vertu d’un hypothétique instinct d’agressivité, mais à cause d’une nécessité universelle : les sociétés humaines refusent de renoncer à leur identité au profit d’une unité englobante (pour les sociétés primitives, l’État est cette unité englobante) : « La société primitive ne peut subsister sans la guerre. Plus il y a de la guerre, moins il y a de l’unifica­tion et le meilleur ennemi de l’État, c’est la guerre. La société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour- la-guerre ». La guerre est contre l’État .

Il est frappant de voir qu’un certain nombre de guerres contemporaines retrouvent cette dimension occultée de l’Histoire (puisque, des empires universels de l’Antiquité à l’Amérique actuelle, ce sont pratiquement toujours des États qui font la guerre à d’autres États) : les guerres de l’ex-Yougoslavie et celle qui depuis une vingtaine d’années ravagent une bonne partie du continent africain sont des guerres contre l’État. Du moins des guerres menées en vue de la destruction d’un État par des forces qui ne sont pas elles-mêmes de nature étatique.

Le rapport de la guerre à la politique serait moins un rapport de moyen à fin (selon une interprétation possible de la célèbre définition de Clausewitz) qu’un rapport de fin particulière

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