L’essence de la guerre : Le conflit armé

> > L’essence de la guerre : Le conflit armé ; écrit le: 24 janvier 2014 par imen

La définition que donne Cicéron de la guerre, « un débat qui se vide par la force », sera répercutée par la plupart des auteurs des siècles suivants. L’Encyclopédie de Diderot définit la guerre (article du comte de Tressan) comme « un différend entre des souverains qu’on vide par la voie des armes ». La définition que propose Clausewitz ajoute à ce critère des armes la finalité qui est la soumission de l’ennemi : % la guerre est […] un acte de violence (Gewalt) destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté »y Dans sa définition, Gaston Bouthoul précise la nature de cette violence : «La guerre est une lutte armée et sanglante entre groupements organisés ».

La violence entre deux individus ou deux groupes d’individus peut être symbolique (verbale, idéologique) j~il y a guerre lorsque cette violence s’exerce par les armés^ La guerre à mains nues est une façon de parler : on ne fait pas’la guerre à coups de poings. Les gamins de la Guerre des boutons  jouent à la guerre, ils ne font pas la guerre. La « guerre des sexes » – malgré les violences très réelles subies par les femmes – n’est pas une guerre à pro­prement parler. En revanche, la guerre subversive, même si elle ne procède pas par des actes violents directs, reste une guerre dans la mesure où elle s’inscrit dans le cadre plus général du conflit armé. On notera que c’est précisément parce que la guerre est un conflit armé que l’histoire de la guerre suit celle des techniques.

Le critère de l’armement a conduit certains spécialistes à mettre en question le caractère guerrier de la « guerre froide» qu’ils préfèrent appeler pour cette raison « la confrontation Est- Ouest ». Selon ce point de vue, seule une « guerre ouverte » actualisant une hostilité déclarée, mériterait le nom de guerre. Mais s’il est vrai que les deux superpuissances des années 1950- 1980 ne se sont jamais directement affrontées par des moyens militaires, il n’en reste pas moins vrai que nombre de conflits sanglants de cette période, de la guerre de Corée à celle du Viêtnam, dérivent de cet affrontement global appelé « guerre froide ».

.

.

La distinction capitale entre état de guerre et action de guerre a été établie pour la première fois (même si c’est de façon impli­cite seulement) par Hobbes. Il y a guerre dès lors qu’il y a état de guerre ; l’action guerrière n’est pas le critère déterminant pour qualifier l’état de guerre. La guerre, fait observer Hobbes, « ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs mais dans un espace de temps où la volonté de s’affron­ter en des batailles est suffisamment avérée : on doit par consé­quent tenir compte relativement à la nature de la guerre de la notion de durée ». C’est pour illustrer la thèse de la naturalité de la « guerre de chacun contre chacun » que Hobbes donne cette précision. La guerre dite de Cent Ans illustre bien cette idée de Hobbes : les Anglais et les Français n’ont pas, aux XIVe et XVe siècles, guerroyé cent fois 365 jours et s’il est vrai qu’il n’y aurait pas de guerre sans engagement physique, la guerre ne se confond pas avec les hostilités. À preuve les longues périodes de guerre sans hostilités : plus près de nous que la guerre de Cent Ans, sur le front de Verdun, autrement sanglant, il y eut des heures, voire des jours de calme, et si du 1er septembre 1939 au 10 mai 1940 les armées allemande et française ne se sont pas affrontées sur le terrain, la France et l’Allemagne n’en étaient pas moins en état de guerre : la « drôle de guerre » était de fait un état de guerre.

Certes, la guerre n’existerait pas sans les combats, mais elle ne saurait être réduite à leur effectivité. Il suffit, en d’autres termes, que le combat puisse à tout moment reprendre pour que l’état de guerre soit avéré. Hobbes compare cet état de guerre avec le temps qu’il fait : « de même […] que la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses mais dans une tendance qui va dans ce sens pendant un grand nombre de jours consécutifs, de même la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps se nomme paix ».

.

.

Grotius, semblablement, définira la guerre comme un état plutôt que comme une action : « la guerre est l’état d’individus qui vident leurs différends par la force  ».

Le caractère discontinu de l’acte guerrier dans le temps de la guerre fait de celle-ci un phénomène bien différent du rituel religieux ou du spectacle auxquels on l’a volontiers et étourdi- ment assimilée.

.

.

Un conflit armé est nécessairement meurtrier, et la mort en masse est l’image immédiate que nous avons de la guerre. Cela dit, l’Histoire nous offre sur cette question un tableau contrasté : Marathon fait 200 morts, Waterloo, 30 000. À la bataille d’Agnani, durant la Renaissance, il n’y eut qu’une seule victime tuée par une chute de cheval… Ni le résultat, ni l’intensité d’une se mesurent au nombre de ses morts. La stratégie de Sun Tzu, qui a inspiré nombre de généraux chinois, privilégiait l’esquive (nécessairement économe en hommes) aux dépens de l’affrontement. Pour la quasi-totalité des chefs de guerre (car il faut évidemment mettre à part ceux qui cherchaient le massa­cre, voire l’extermination de l’ennemi), l’effondrement immédiat du camp adverse est l’idéal : gagner une bataille sans avoir à tirer un coup de fusil !

A cela on peut ajouter l’observation suivante de Clausewitz : le désarmement est le but de la guerre ; il s’agit en effet de neutraliser l’ennemi, soit en l’écrasant, soit en le faisant fuir, soit en le massacrant.

.

.

Une dernière question se pose : suffit-il qu’une seule des deux parties soit armée pour qu’il y ait guerre ? La question peut être soulevée à propos de la « guerre d’extermination » des juifs par les nazis – laquelle peut être considérée plutôt comme un crime de masse. Une question analogue peut se poser à propos de l’intervention américaine contre la Serbie de Milosevic et qui peut être vue (même si l’État serbe n’était pas proprement désarmé comme l’était la population juive) comme une opération de police internationale. Avec ce que certains spécialistes appel­lent les « guerres asymétriques » avons-nous toujours affaire à des guerres ou bien ne s’agit-il pas plutôt d’attribuer un nom pompeux à une intervention menée par une puissance hégémo­nique contre des forces comparativement dérisoires ?

← Article précédent: L’essence de la guerre Article suivant: L’essence de la guerre : Le conflit collectif


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles