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l ‘aventure d ‘Orphée chez Pierre Jean Jouve et Pierre Emmanuel

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l ‘aventure d ‘Orphée chez Pierre Jean Jouve et Pierre Emmanuel

Avec ces deux poètes, le mythe se situe au-delà du récit et est assumé comme une aventure spirituelle. Pierre Jean Jouve l’a même vécu, d’abord, dans une histoire d’amour bouleversante. Après vingt-quatre ans, il retrouve une femme, Lisbé, qu’il a aimée dans sa jeunesse ; leur amour, bien qu’interdit par le mariage de Lisbé, renaît ; mais Lisbé est gravement malade ; sous le coup de l’émotion, Jouve écrit le récit Dans les années profondes, qui transpose son aventure et dont il fait mourir l’héroïne, Hélène de Sanis ; peu après, la véritable Hélène, Lisbé, mourait à son tour, d’un cancer. L’amour et la mort étaient venus induire le poète à une méditation vécue sur le mythe d’Orphée, qu’il conduira, à la fois, comme une psychanalyse personnelle et comme une recherche religieuse. Profondément influencé par Freud, il suggère, dans son récit, que le jeune amant, Léonide, a inconsciemment désiré la mort d’Hélène, plus âgée que lui, parce qu’elle était une image de sa mère et qu’il devait s’en délivrer pour devenir homme. Mais Hélène morte, Léonide la fait revivre en lui et, dans ses rêves, la vie d’Hélène se transforme en vie exemplaire ou mythe de la Femme : Hélène y est successivement sa mère et sa maîtresse, avant de venir lui-même, « le mystère même de moi », dit-il. Que Léonide soit poète et, par la puissance du Chant, dépasse le conflit de l’Amour et de la Mort et conquière l’unité de son moi, et nous aurons le mythe d’Hélène, non point raconté par Jouve, mais poétiquement exprimé dans Matière céleste. Le poème initial suggère la résurrection d’Hélène, dans le paysage et la « matière céleste », dans certains états d’âme inspirés par elle et, comme l’a bien vu Eva Kushner, riches de tension créatrice, dans la quête, enfin, à laquelle est désormais astreint le poète à la recherche d’Hélène morte- vivante, la quête de la connaissance :

Dans la matière céleste et mousse de rayons

Dans le crépitement de l’espoir et la tension belle

Des entrevues des yeux

Des chauds yeux de destinée écrite d’avance

[…]

Dans la matière de la connaissance aux yeux tout blancs

[…]

Ici mon ami s’est recomposée

Hélène après qu’elle est morte.

La quête d’Hélène et de la connaissance s’effectue à travers la désolation et la solitude ; le poète passe par le néant et, s’il intitule la seconde partie de son recueil Nudu, c’est qu’il reprend, à sa manière, l’itinéraire décrit par saint Jean de la Croix : Todo para nada ; à travers l’angoisse du néant, il retrouvera la totalité, qu’exprime le titre même de matière céleste : l’esprit et la matière se réunissent et toute antinome est résolue.

En filigrane du mythe d’Hélène, se lit l’aventure d’Eurydice et, dans la dernière partie du livre, quatre poèmes sont consacrés à Orphée. Le premier, qui s’intitule simplement Orphée, dit la résistance du Chant à la Mort :

Une harpe ayant plusieurs cordes brisées

Mais résistante de douleur et d’or sur le fond bleu

Acharnée […]

Eurydice, « la morte irréparable », réclame en vain la résurrection selon la chair :

Épave tu demandes le sexe de chair

Pour ne point te sentir morte. […]

C’est en vain, aussi, qu’Orphée tente de voir, vivante à nouveau, cette Eurydice charnelle : « elle retombe nue aux gémonies ». Avec des images qui viennent de Freud, Jouve dit alors l’angoisse devant le sexe, qui, comme façon divisée d’être au monde, est assimilé au mal et à la mort ; au-dessus de cette angoisse, la lyre s’élève encore, tenace et menacée :

… Lacérez-moi de vos dents

Vulves féroces ! Pénétrez à ma chair coupable.

La lyre tout en haut tenant son chant tué

Toujours en haut du bras expirant, portée.

Le deuxième poème est prononcé par Orphée agonisant ; ici, à nouveau, le sexe est condamné ; Orphée s’y plaint de « l’outrage » que lui ont infligé les Ménades, non pas en le tuant, mais en le tentant, en l’invitant à l’unité illusoire et sacrilège de l’amour charnel :

Vos corps ensemble avaient tenté pour l’unité

Mon image virile.

En le massacrant, en le déchirant de leurs « dents », les « monstres blonds »

Ont réparé l’outrage

L’immortel en respire

La lumière du jour est à peine brisée.

La troisième pièce, qui a encore pour titre Orphée, évoque des

Ménades retentissantes organisées

qui, en cette année 1937 où parut le livre, représentent, me semble-t-il, les puissances hitlériennes, fascistes, franquistes et font allusion peut-être à la guerre d’Espagne. Au mal ontologique qu’est le sexe, en tant que division, s’ajoute le mal dans l’histoire :

Estuaires de guerre aux cuisses écartées…

Orphée s’offre à la violence de ces Ménades, comme un Christ. Le dernier poème, Les Adieux d’Orphée, marque la fin du mythe d’Orphée, vécu par Jouve comme une psychanalyse personnelle :

Choses longtemps serrées sur ma mémoire […]

Et vous très premières

Sources […]

Adieu, toujours vécues ! Je pars il faut mourir

[…] et sous la terre de laideur

Ressusciter.

Orphée se résigne à la perte d’Eurydice : on ne remonte pas le temps ; la vie et la mort acceptée lucidement, le poète accède à la sérénité qui s’exprimera dans ses œuvres suivantes : les puissances cachées, qu’il vient de démasquer et d’exorciser, se sublimeront, et, remonté de l’enfer intérieur, son unité conquise, le « vieil homme » se transmuera en « l’homme nouveau », qui est l’homme complet.

Disciple, en quelque sorte, de Pierre Jean Jouve, auquel il porte une admiration profonde, Pierre Emmanuel a repris le même mythe dans Tombeau d’Orphée, en 1941, et Orphiques, devenus Hymnes orphiques, l’année suivante. Lui aussi, revit le mythe comme une psychanalyse personnelle, mais il poursuit jusqu’à une synthèse que Jouve n’a guère précisée : si le couple déchiré d’Orphée et d’Eurydice représente l’homme divisé d’avec lui-même, la synthèse est assurée par le Christ, qui, dans l’unité douloureuse de la crucifixion, assume la totalité contradictoire et vivante de l’homme. Cette dialectique de la dualité et de l’unité se retrouve jusque dans le personnage d’Eurydice, à la fois vierge et prostituée. Dans le langage de la psychanalyse, on dirait que l’« Eurydice des trottoirs » – c’est le titre d’un poème d’Emmanuel – représenté le ça, le Christ étant le sur-moi. La trinité d’Orphée, d’Eurydice et du Christ, peut porter d’autres significations : rapports de l’Esprit avec la Nature, de la créature avec Dieu – et l’on peut aussi bien admettre ici un Dieu transcendant qu’un Dieu intérieur, image du sur-moi… De toute façon, c’est, sans doute, le mythe du moi le plus complet que nous offre Pierre Emmanuel. Le moi est toujours Orphée et Eurydice ensemble, il est, de façon essentielle, androgyne :

Et jamais la statue de soi ne se délivre

car elle est homme et femme inextricablement.

Le moi est conflit ; sans cesse Orphée y perd et y retrouve Eurydice. L’unité et, pourtant, possible ; dans Orphiques, Emmanuel, s’inspirant de Claudel et de Tête d’or, la représente par F Arbre, aux racines plongées au profond de la matrice terrestre, aux rameaux en plein vent, et dont le tronc s’érige avec vigueur de la terre au ciel. Mieux encore, c’est le Christ qui figurera cette unité du moi humain, dans la tension douloureuse de la crucifixion et l’unité triomphante de sa double nature. Charnel et spirituel, le langage du poète mime cette Incarnation, promesse de Résurrection. En rappelant le beau film d ’ Or feu negro, que Marcel Camus donna en 1958 et où l’histoire d’Orphée et d’Eurydice, jouée par des Noirs, est transportée à Rio de Janeiro, au moment du Carnaval, nous nous émerveillerons de la plasticité du mythe, apte à revêtir les formes les plus modernes et les plus diverses. Quant au fond, la poésie de Pierre Jean Jouve et de Pierre Emmanuel montre que le mythe supporte aisément l’avatar freudien. Mais peut-être cette vérité moderne du mythe rejoint-elle simplement sa vérité antique ou, plutôt, première. Nous avons rencontré souvent le mythe de l’androgyne ; peut-être ce mythe est-il, simplement, la vérité de tout amour. On le dirait, à méditer ces lignes que Joë Bousquet, le poète paralysé, écrivait à Poisson d’or, la jeune femme avec laquelle il vécut, de 1937 à 1950, le plus complet des amours, celui qui, reconstituant l’Androgyne, fonde toute poésie comme langage de l’unité universelle (169). Nous ne pouvons mieux conclure cette étude du mythe d’Orphée et d’Eurydice que par cette page qui nous offre le mythe de l’Androgyne dans sa vérité :

Je me sens vivre dans tes entailles, comme si tes souvenirs avaient lentement introduit mon âme dans toute la profondeur de ta chair. De même je te porte en moi : à chaque battement de ton cœur, mon corps se traverse de la blancheur du tien, une flamme me parcourt. Ta bouche est dans mes lèvres, ta voix est le trésor de ma voix. Ton être est dans le mien comme une lampe dans le jour, qui brille aussitôt que l’espace se referme sur elle. Ta forme hante la mienne et si tu étais là, si je me faisais une révélation de ton corps, si je te pressais contre moi, je ne ferais que me pénétrer davantage de cette âme à ton image qui brûle au-dedans de moi… Tu es celle que je rendrai femme par le cœur… Car te pénétrer de moi, c’est t’imprégner toute de ton propre regard qui me donne à toi, t’absorber dans le souvenir de nos paroles et de ma voix et, par conséquent, te faire de chacun de tes sens une âme profonde, intacte, dont ton corps sera le rêve.

Alors, la voix et le regard d’Orphée créent Eurydice en lui à jamais unie à lui.

One Response to "l ‘aventure d ‘Orphée chez Pierre Jean Jouve et Pierre Emmanuel"

  1. raymondazaouk  30 octobre 2012 at 16 h 36 min

    je voudrais la resume de cette legende orphee et eurydice

    Répondre

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